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Un apache freudien
Hommage au professeur Abdelkader Hagani
Publié dans El Watan le 07 - 09 - 2006

Un faire-part dans le Quotidien d'Oran du lundi 4 septembre. Quelques lignes annonçant le décès du professeur Abdelkader Hagani. Flash de douleur inouïe.
Et pas même la pauvre illusion qu'il puisse s'agir d'un homonyme puisque sa photo est là. Ce visage où brille l'intelligence, ce visage qui a vieilli sans perdre un pouce de son adolescence, ce visage où la fragilité le dispute à une terrible force, ce visage où percent des yeux profonds évoquant ceux d'Anthony Perkins, des yeux perçants sans jamais agresser, qui lisaient avec profondeur mais pudeur dans l'âme des autres, lumières de cet homme lumineux, instruments aussi, utiles à son métier de psychiatre. Puis, le temps de se reprendre, de téléphoner à Oran, d'apprendre qu'il y était venu en vacances. Vacances ? Mot déplacé pour dire encore une fois qu'il était revenu sur les traces de sa vie, de sa ville, où son cœur et son esprit continuaient à battre, même après qu'il se soit installé à Perpignan, physiquement et professionnellement. Apprendre qu'il s'était rendu au marché Michelet, juste au bas de l'immeuble Antinéa qu'il avait si longtemps habité, quelques courses parmi ces marchands qui le connaissaient tous. Une glissade, le choc à la tête, le coma et voilà… Abdelkader n'est plus, et il mérite bien plus qu'un faire-part. Au milieu des années 1980, alors que je réalisais pour Algérie-Actualités une enquête sur la naissance du raï, il m'avait proposé de l'accompagner à ses gardes nocturnes à l'hôpital d'Oran, au fameux pavillon « 35 » que d'aucuns confondaient avec le médicament au nom presque identique. « Tu devrais voir ce que c'est, m'avait-il dit, en tant que journaliste et en tant que personne. » Et j'avais passé ainsi avec lui et ses collègues quelques nuits au milieu de la détresse humaine qu'on appelle folie. Des nuits gravées dans ma mémoire, la découverte des confins de la raison et de leur au-delà. Le journaliste en était sorti édifié, l'homme bouleversé. Kader avait pour lui une connaissance approfondie de la psychiatrie. Il avait tout lu sur la question ou presque. Mais il avait lu aussi tout ce qui compte des autres disciplines : la philosophie, la sociologie, la biologie, la critique d'art, l'histoire, la littérature… Son érudition, toujours discrète, souvent servie avec humour, me fascinait. Il était capable de passer de Freud à Ibn Arabi, de Hegel à Gramsci, d'El Farabi à Shakespeare, de Braudel à Djallal Edinne Rumi avec une incroyable aisance, citant des passages précis, toujours exact dans ses références. Sans compter ce qu'il maîtrisait en dehors des savoirs livresques, imprégné qu'il était de notre culture orale : proverbes, qacidate, poésies de geste, chants mystiques, etc. De ce point de vue, mon admiration était acquise. Mais à le voir au milieu de ses patients, décryptant patiemment leurs douloureux délires, les amenant doucement à « se dire », cherchant l'abcès de leur mental, diagnostiquant enfin avant de prendre le temps d'expliquer ses conclusions aux étudiants comme aux infirmiers, tout cela m'avait convaincu de sa capacité à mettre en œuvre un savoir à la fois précis et étendu. Pour « soigner », il mettait à profit l'ensemble de ses connaissances. Je lui avais parlé de l'éternel conflit entre psys : psychiatres contre psychologues, psychanalystes contre ces deux premiers, etc. Qu'en pensait-il ? Je ne me souviens pas dans le détail de sa réponse, longue et argumentée. Mais j'en avais retenu qu'il fallait surtout distinguer les querelles de corporation des débats de fond. Pour lui, aucune de ces trois pratiques ne pouvait à elle seule prétendre traiter la souffrance et les troubles de l'esprit humain. Elles n'étaient que les brouillons d'une discipline à venir qui prendra en charge de manière plus complète le mental humain à la faveur de leur éventuel rapprochement et des futures découvertes de la neurobiologie. De fait, l'ayant vu à l'œuvre, j'avais constaté, pour autant que mon ignorance en la matière m'autorisait à le faire, qu'il utilisait les ressources de ces trois voies, combinant selon chaque cas, l'écoute, la pharmacothérapie et, dans les limites d'une relation en milieu hospitalier, l'interprétation psychanalytique ou du moins ses repères. C'était un praticien, et il aimait son métier. Et, si l'on peut regretter aujourd'hui que sa passion, son attachement aux malades mais aussi son humilité ne l'aient pas amené à publier, je ne peux m'empêcher de penser que le soulagement qu'il a su, momentanément ou durablement, apporter à ses patients, est aussi une œuvre, humaine avant tout, éphémère donc, mais une œuvre quand même, infiniment respectable. Dans le couple extraordinaire qu'il formait avec Zoubida Hagani qui nous a quittée il y a quelques années, il jouait un rôle aussi important que celui de cette femme qui fut et reste une grande âme d'Oran. Ils étaient imprégnés de nos meilleures traditions d'hospitalité, et il n'est pas, je pense, une maison en Algérie qui ait accueilli, comme la leur, autant de grands noms de la pensée et de l'art. Aujourd'hui encore, je me demande comment leur salon de l'Antinéa pouvait accueillir, en dépit de son étroitesse, cette incroyable quantité de personnes de qualité : écrivains, musiciens, universitaires, peintres, médecins, étudiants, poètes, chercheurs… Quand j'entends le proverbe algérien qui stipule que « l'exiguïté est d'abord dans les cœurs », c'est d'abord à cet endroit que je pense. Il fut un haut lieu de spiritualité et de savoir ainsi que le réceptacle d'une convivialité entendue comme un art de vivre. Dans cette pièce où trônaient une vieille amphore et une horloge à pendule, chaque soir ou presque se jouaient le combat de l'éternité et du temps, l'affrontement joyeux des idées, la connaissance acharnée du monde, les palpitations d'une Algérie assoiffée de vérité et de bonheur, riche de ses racines insoupçonnées. Kader, à l'inverse de Zoubida — rayonnante, expansive, chaleureuse —, se tenait toujours en retrait, fidèle à son personnage sinon distant. Elle était une pasionaria. Il était un sage. Il n'en disait pas beaucoup mais quand il le disait, ses propos avaient le poids de sentences. On ne pouvait plus continuer à discuter avant qu'il n'ait parlé. Il était une sorte d'apache freudien doté d'une culture universelle, réfléchissant à grande vitesse, économe de ses mots mais efficace par ses flèches qui pénétraient au-delà des mots. Dans ce salon qui avait incarné le dynamisme intellectuel et artistique d'Oran dans les années 1980, Kader et Zoubida se complétaient comme ils le firent dans leur vie privée, notamment auprès de Ghislaine et Sarah, leurs deux filles. La perte d'un ami est toujours dure. Celle d'un ami que l'on a n'a pas vu depuis longtemps est un drame où se mêlent regrets et, quoiqu'on fasse, culpabilité. Comment qualifier alors celle d'un ami qui, de plus, n'a pas eu la reconnaissance qu'il méritait comme un des esprits les plus cultivés de ce pays, comme un médecin attentionné et compétent des âmes, comme enfin un homme de bien et de cœur ? Serait-ce l'incontournable destin d'une génération qui a glissé sur le temps comme glisse un homme de bien et de cœur sur des épluchures de légumes, dans la terrible dérision d'un pays qui n'a pas su, pas pu ou pas voulu en tirer le meilleur ? Kader était revenu à ses racines. Ses racines l'ont emporté. Notre mémoire le gardera.

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