«Je redoute fort ce mois sacré du Ramadhan. Non pas que les affaires baissent ou que les ouvriers deviennent négligents ou nerveux, ce sont les acomptes qui me font grincer des dents». Comme chaque année, El Hadj, comme l'appelle tout le monde, propriétaire d'une usine de transformation de plastique, ne compte plus les acomptes et avances faits à ses ouvriers. «J'ai un ouvrier qui, le mois passé, se retrouve endetté vis-à-vis de l'entreprise. Mais que voulez-vous, il faut être patients et compréhensifs, el douro ne suffit plus !» Mis à part le recours au prêt sur gage, système institutionnalisé par la BDL depuis longtemps, un «crédit» extrêmement adopté ici à Oran, le Ramadhan est le mois où les ménages abusent de l'«ardoise» chez, généralement, l'épicier du coin ou le vendeur des fruits et légumes. Le crédit se rallonge jusque chez les commerçants des vêtements pour enfants qui finissent par mettre KO le père ou la mère de famille, voir même les deux pour les plus chanceux des couples actifs. Hocine est l'un d'eux. Cadre dans une direction régionale des assurances, dont le siège est sur Alger, et malgré ses 72.000 DA et le salaire de sa femme assistante chez un notaire, Hocine se retrouve obligé de s'endetter. Mais pourquoi une telle fièvre de la consommation qui contredit et la logique voulue pour la «budgétisation» de la famille et les préceptes de la religion qui, bien au contraire, déconseille les dépenses superflues. Hocine a peut-être la réponse, bien qu'il n'ait rien d'un psy ou d'un sociologue : «Tu sais, nous sommes devant le fait suivant : si tu consommes, tu existes. Notre société est aujourd'hui en butte à la frénésie des marques et du paraître. Regarde autour de toi, tout t'incite à consommer : la télé, les panneaux publicitaires, les étals de plus en plus achalandés, les variétés de produits. Même quand tu débarques chez ta famille ou tes copains, on te sort la machine à café expresso, dont la capsule, soit un café, coût de 60 à 100 DA». C'est donc la société qui pousse à consommer, et fiévreusement, en ce mois du Ramadhan propice, à plus d'un titre, pour tous les achats, notamment l'agroalimentaire, les sucreries, les glaces, les ustensiles de cuisine… Mourad est caissier dans un super marché du centre-ville, lieu qui, pratiquement, ne désemplit pas à longueur d'année mais en ce mois du Ramadhan, «c'est de la folie!», nous révèle Mourad, 22 ans. «On a dû travailler à rideau fermé et la chaine ne s'est pas arrêtée 4 à 5 jours avant le Ramadhan». «Je vois des choses bizarres chaque jour. Des mères, voir des grands-mères, des pères, des jeunes qui déboursent jusqu'à 15.000 à 20.000 DA en un trait, l'équivalent de 2 caddies, et encore pas vraiment pleins». «Sommes-nous riches à ce point ?» dit encore le caissier qui habite un quartier populaire et dont le père est chômeur et la famille (ses parents et sa sœur de 10 ans) ne survit qu'avec les euros envoyés par son grand frère. Au fil des années, le Ramadhan est devenu le concentré du «tout consommer». Les boites de communication et les «marketeurs» se frottent les mains. Idem pour les supports de publicité qui y voient le mois où il faut faire le max de profit parce que les indices du marché et la demande du client explosent. Et bien que d'essence religieuse, Ramadhan se trouve être le mois lunaire le plus propice aux dépenses.