Le dernier numéro du quotidien as-Safir, fondé en 1974, devrait paraître le vendredi 1er avril, tandis que le site internet du journal devrait être suspendu le même jour, ont confirmé plusieurs membres de la rédaction du journal joints par L'Orient-Le Jour et témoignant tous sous le couvert de l'anonymat. «Les dirigeants d'as-Safir ont réuni les chefs de service de la rédaction pour les informer de l'arrêt définitif du quotidien après jeudi prochain», a expliqué l'un d'entre eux. Un autre responsable confirme également que le site internet trilingue d'as-Safir devrait s'arrêter le 1er avril, indiquant néanmoins qu'il pourrait être relancé à l'avenir. Pour justifier cette décision, les dirigeants du quotidien auraient simplement mis en avant «les difficultés que traverse le journal et les circonstances adverses qu'il subit», ajoute l'une des sources. La semaine dernière, une lettre avait été envoyée par la direction d'As-Safir à ses employés, les alertant d'un risque de suspension de l'impression, faisant état d'une situation économique catastrophique. Talal Salmane, le propriétaire du quotidien, avait également indiqué que seul le site internet du journal pourrait être maintenu. La même semaine, les employés d'un autre journal, Al-Liwa, avaient reçu une lettre similaire, encourageant les employés à présenter leur démission. Des rumeurs de suspension du journal avaient également circulé au quotidien An-Nahar, démenties par des employés interrogés à cette occasion par L'Orient-Le Jour. La fermeture d'As-Safir s'inscrit dans un contexte particulièrement morose pour la presse écrite, mondiale comme nationale. Selon l'institut Ipsos Mena, les dépenses publicitaires dans les journaux libanais – qui représentent l'essentiel de leurs revenus – ont baissé de 10,7% entre 2014 et 2015, à 25 millions de dollars. Cela représentait environ 13% des dépenses publicitaires totales au Liban, la télévision raflant le gros de la mise. En outre, seulement la moitié de ces recettes iraient directement dans les poches du journal, précise un connaisseur du marché. «Cette dégringolade des revenus publicitaires se confirme encore plus en 2016, il y a une vraie crise de confiance», note Pascal Monin, professeur en communication à l'université Saint-Joseph et spécialiste des médias. Deuxième source de revenus pour les journaux, les abonnements sont également en chute libre depuis plusieurs années. «La presse écrite perd son lectorat au profit des smartphones et des tablettes. Certains s'en sortent en investissant massivement dans leur stratégie digitale. Mais il n'y a pas vraiment eu d'initiatives de ce genre au Liban», résume Pascal Monin. Le quotidien as-Safir revendiquait un tirage de 25 000 exemplaires en 2010 mais selon de nombreux professionnels, ce chiffre se situerait dans les faits en deçà des 10 000 exemplaires. En outre, la crise économique et sécuritaire qui touche la zone MENA a contribué à tarir une dernière source de revenus traditionnelle pour les journaux libanais : les subventions de certains Etats de la région vers la presse qui reflète leur ligne politique. «Comme de nombreux autres médias libanais, As-Safir bénéficiait de subventions déguisées sous forme d'abonnements de la part de certains pays arabes, comme autrefois la Libye, puis la Syrie», avance un professionnel du secteur. Face à ces difficultés partagées par la quasi-totalité de la presse écrite libanaise, Talal Salmane a longtemps cherché des investisseurs potentiels. En septembre 2011, l'homme d'affaires syro-américain Jamal Daniel avait ainsi racheté 20% des actions du journal. L'ancien Premier ministre, Nagib Mikati, a, par la suite, acquis 7% des parts, le reste étant toujours détenu par la famille Salmane, selon une source au sein du journal. Aucune information n'a fuité concernant une éventuelle revente de la licence et des autres actifs d'as-Safir, qui incluent l'immeuble du quotidien, son imprimerie et un centre de recherche arabe.