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«Ce sont les oligarques, les banques et les grandes entreprises qui vont en profiter»
Financement non conventionnel
Publié dans El Watan le 06 - 11 - 2017

Bien qu'ils soient nombreux, les économistes, experts et spécialistes de la question monétaire, nationaux ou étrangers, à mettre en garde, dans leur grande majorité, contre les effets pervers du «financement non conventionnel», le gouvernement s'entête à faire tourner la planche à billets, cette arme thérapeutique à double tranchant, pour contrer la violente dépression financière dans laquelle sombre le pays et la panique générale qui s'en est suivie.
Actionner la planche à billets, soit créer de la monnaie de façon artificielle sans contrepartie économique réelle, pourrait entraîner le pays dans une spirale dangereuse qui aura, tout d'abord, pour effet l'explosion des prix, puis une incontrôlable dépréciation du dinar et une inflation galopante», prévient, en effet, un analyste financier dans son décryptage du carnet de santé de l'économie nationale.
En écho, Ahmed Ouyahia et ses soutiens, dont le patron des patrons, Ali Haddad, multiplient les sorties et les discours rassurants quant aux «vertus» de cette option, qui ne serait que temporaire. Dit autrement, le traitement prescrit par l'Exécutif pour permettre à l'économie nationale de se remettre serait en quelque sorte de la corticothérapie, plus il est court, moins les effets indésirables se manifesteront. Or, tout porte à croire que le collège gouvernemental entend jouer, une fois encore, la dérobade, car, et il est loin de l'ignorer, à mesure que «le redressement des cours pétroliers se fait attendre, le recours à cette politique prendra à coup sûr une ampleur immodérée.
L'Etat sera contraint de faire tourner plus souvent la planche à billets pour financer ses dépenses, augmentant la masse monétaire», assure le même analyste Pis, «la situation pourrait fortement se dégrader, surtout que la nouvelle réforme ne fixe plus aucune limite légale au financement par la Banque Centrale des besoins du Trésor public, dont les besoins pourraient s'élever à plus de 15 milliards de dinars /an, en moyenne».
Ainsi, l'augmentation de la masse monétaire, en perspective, ce sont bel et bien «les oligarques, les grandes entreprises et, dans une certaine mesure, le système bancaire, qui pourraient en tirer profit (Cantillon-Effect)», insiste notre interlocuteur, pour qui le recours au financement non conventionnel n' est autre qu' «une dilution de responsabilités de la par de l'Exécutif, qui aura pour effet de faire subir à toute l'économie les conséquences de son incapacité à la diversifier.»
Pourtant, pour bien des pays ayant déjà adopté ce financement, les prolongements des retombées induites par ce mécanisme s'avéreront lourdement dévastateurs. «Les conséquences ont été désastreuses pour nombre de pays qui y ont recouru, le Zimbabwe et le Venezuela, surtout, deux amis et alliés de l'Algérie.
Le Venezuela continue d'être frappé de plein fouet par les affres de l'hyperinflation. L'Etat est au bord du précipice, la faillite s'annonce», tient-il à rappeler. Pour lui, Ouyahia, apparemment profondément marqué par l'étendue des lourds dégâts (notamment au plan social) ayant été, directement et insidieusement, provoqués par le recours à l'endettement extérieur (années 90), doit aujourd'hui procéder à un arbitrage douloureux, choisir entre la planche à billets et l'endettement extérieur, c'est-à-dire le financement non conventionnel ou le recours aux institutions de Bretton-Woods (BM et FMI).
Finalement, c'est la solution ‘'la moins amère'' qui sera retenue. «Au vu de l'amertume de son expérience précédente, l'Algérie exclut le recours à la dette extérieure, essentiellement pour éviter les très désagréables immixtions du FMI. Le pays traîne encore le traumatisme et les séquelles du Programme d'ajustement structurel (PAS) exécuté par Ahmed Ouyahia, alors (déjà) à la tête du gouvernement sous la présidence Liamine Zeroual», soutient-il.
Syndrome hollandais
Et, avec le nouveau choc pétrolier, après celui de 1986, ont réapparu, de manière foudroyante, les symptômes du «Dutch disease» ou «syndrome hollandais», mal dont souffrent chroniquement nombre de pays ayant bâti leur économie sur la seule rente, déplore-t-il. D'ailleurs, il n'est pas le premier et ne sera certainement pas le dernier à laisser entendre que cette maladie, l'économie algérienne est décidément structurellement incapable de s'en rétablir. A cela, une raison majeure : «Le problème de fond est que l'Algérie a depuis plusieurs décennies mis tous ses œufs dans le même panier, les réserves en hydrocarbures.
Cette stratégie est contraire aux impératifs mondiaux de soutenabilité écologique (rappelons que la Méditerranée est en première ligne face au dérèglement climatique). Les revenus tirés de ces réserves étant très exposés aux fluctuations importantes des cours mondiaux, et donc sujets à de brutales contractions. Aussi, une part importante des revenus gaziers et pétroliers est captée par le gouvernement, ou siphonnée par les investisseurs étrangers, plutôt que de favoriser le développement des entreprises locales», nous expliquait dans une précédente déclaration, l'économiste Thomas Lagoarde-Segot.
«L'économie algérienne est ralentie par un accès difficile au crédit bancaire et un cadre réglementaire complexe et incertain, qui sont autant de freins au développement et à la diversification économique», dira M. Thomas, qui est également rédacteur en chef de la revue Research in International Business and Finance.
«Il ne faudra pas considérer que les ressources financières obtenues grâce à ce mécanisme (planche à billets) pourront se substituer aux nécessaires efforts d'optimisation de la dépense publique : élargissement de l'assiette fiscale, collecte plus efficace de l'impôt, baisse des subventions accordées au secteur de l'énergie restent nécessaires», insiste Pr Thomas Lagoarde-Segot dans cet entretien accordé à El Watan-Economie.
N'est-ce pas, justement, le nouveau choc pétrolier et la chute drastique et brutale des ressources financières qui ont mis à nu le laxisme et la longue léthargie dans lesquels baigne, voilà bien des années, la haute administration en charge des affaires économiques ? Car, rien qu'en matière fiscale, à en croire les aveux d'impuissance et les chiffres étourdissants largués en cascade, tout récemment, par Ahmed Ouyahia, c'est beaucoup plus un coma carus dans lequel sombraient, semble-t-il, les services du ministère des Finances. «La vraie valeur de la fiscalité non recouvrée est de 2500 milliards de dinars…7000 milliards de dinars représentent les amendes prononcées par les tribunaux tout au long des années précédentes.
Et, il est connu que la prescription des affaires judiciaires ne permet pas le recouvrement de ces fonds», avouait-il, mi-septembre dernier, lors de la présentation de son plan d'action au Parlement. Bien avant lui, c'était au début de l'année 2014, soit quelques mois avant le déclenchement de la crise pétrolière, le premier responsable de la législation fiscale à la Direction générale des impôts (DGI) avait révélé des chiffres, tout aussi frappants, concernant, cette fois-ci, les exonérations fiscales, faisant ressortir la propension à la ‘'philanthropie'' vers laquelle se distingue l'Etat algérien. «Les différentes exonérations fiscales accordées par l'Etat aux entreprises dans le cadre des dispositifs d'aide à l'investissement et de la création d'emplois représentent un manque à gagner pour notre administration, qui s'élève à quelque 800 milliards de dinars par an, l'équivalent de plus de 10 milliards de dollars, en moyenne».
DEFICITS JUMEAUX, l'EPEE DE DAMOCLES !
En 2012, ce manque à gagner était de l'ordre de 942 milliards de dinars. L'année d'après, pas moins de 500 milliards de dinars d'impôts impayés, et ce, outre le millier de milliards de dinars que les barons de l'import/import devaient aux Douanes. S'agissant des subventions publiques, dont Pr Lagoarde-Segot recommande vivement une révision à la baisse, surtout celles liées au secteur énergétique, des données publiques du département des Finances font état de près 3000 milliards de dinars mobilisés, la même année, par l'Etat, dont 1375 milliards au profit des produits énergétiques (carburants, gaz et électricité).
Les «déficits jumeaux» ou Twin-Deficits désignent la situation d'un pays enregistrant en même temps un déficit public et un déficit de sa balance courante, c'est-à-dire une situation dans laquelle les dépenses des administrations publiques excèdent leurs revenus, et où les importations de biens et services sont supérieures aux exportations. Cette épée de Damoclès pour le gouvernement Ouyahia, puisque la diminution des revenus d'exportation continuera de peser sur la balance commerciale et d'accroître l'endettement, privé et public, est un long travail de recherches très poussées qui leur seront consacrées en 2017 par une équipe de chercheurs membres du Forum euro-méditerranéen des instituts de sciences économiques (Femise), basé à Marseille.
Dans leur rapport intitulé «Déficits jumeaux et viabilité des politiques macroéconomiques dans une sélection de pays européens et méditerranéens partenaires : post crises financières et crises de la dette», datant de fin octobre dernier, les experts économistes de l'Université américaine de Beyrouth (AUB), et leur collègue Dr Thomas Lagoarde-Segot de Kedge Business School ont mis l'accent sur les dangers des politiques d'austérité que pourraient imposer les Twin-Deficits. Bien qu'elles puissent être nécessaires dans les pays confrontés à des crises financières, dans le cas de l'Algérie, «la mise en œuvre de telles politiques, réponse naturelle des responsables politiques aux déficits jumeaux, n'en reste pas moins socialement coûteuse dans le contexte social actuel des pays méditerranéens, et ne permettrait pas pour autant de stabiliser la balance budgétaire …».
Par conséquent, les résultats de leur travail de recherche, les experts les considèrent comme une alerte à de telles politiques macroéconomiques «toutes faites». Pis, à leurs yeux, une question politique majeure à laquelle ces pays seront confrontés dans les années à venir sera de savoir «si les politiques macroéconomiques sont vouées à l'échec et les conduisent dans une impasse». Quant à l'introduction des programmes de stabilisation macroéconomiques, «de toute évidence, il n'y aura plus de possibilités et d'espace pour conduire de nouvelles combinaisons de politiques monétaires et fiscales afin de contrôler les déséquilibres macroéconomiques».


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