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Ferhat Abbas un nationaliste de la première heure
Commémoration
Publié dans El Watan le 27 - 12 - 2006

Ferhat Abbas nous a quittés le 24 décembre 1984. 22 ans déjà de la terrible absence, et un souvenir plus vivace que jamais dans la pensée et dans le cœur de tout Algérien qui connaît son dévouement pour son peuple et son long combat des plus nobles au service de sa patrie. Un souvenir vivace pour ceux qui, en 1962, l'attendaient à Alger, aux cris de « Abbas président ! ».
Ce qui pour le peuple Algérien n'était que la suite logique des choses, de par le dévouement de l'homme à la cause de son peuple une vie durant, de par ce grand parti l'UDMA, qui permit à la cause nationale non seulement de s'affirmer, mais d'être connue et reconnue au-delà des frontières, jusqu'à ce que le FLN assoira ses assises. Ce FLN auquel Ferhat Abbas se ralliera dès la première heure, et dont l'amour et le respect que lui vouait son peuple, la renommée internationale, l'expérience en politique et la connaissance de l'adversaire allaient être d'un grand salut. Sa nomination par la suite en tant que président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), le 19 septembre 1958, de par la stature de l'homme non seulement physique, mais surtout une montagne de connaissances, dans le domaine du savoir et dans celui de l'art en politique où il était bien difficile de se mouvoir face à une France experte en ce domaine. Mais en Ferhat Abbas, l'Algérie avait trouvé son mentor. Ferhat Abbas que les Algériens attendaient en 1962, en tant que président de la République algérienne, suite logique d'un combat de longue haleine, et suite logique de sa nomination en tant que président de la République provisoire. Mais il en fut autrement. Si la génération d'avant l'Indépendance garda vivace en elle le souvenir de cet homme illustre, celle de l'Indépendance grandit malheureusement dans l'ignorance de l'histoire de son pays, du moins des grands noms qui jalonnèrent cette histoire. Cette jeunesse victime d'un système qui a cultivé l'oubli. S'il est un combattant de la première heure pour que vive libre sa patrie et qui fut malheureusement le plus écarté de tous dans cette croisade contre la mémoire, c'est bien Ferhat Abbas. Quel dommage, dirions-nous, ou plutôt quel gâchis, et plus encore, quelle injustice ! Parce que l'homme fut un nationaliste de la première heure, et toute sa vie a été un combat pour la justice, avec pour point de mire l'indépendance du pays. Un combat de longue haleine, dès ses jeunes années d'étudiant, jusqu'à l'Indépendance de l'Algérie, soit 42 ans d'une vie politique intense, sans répit, menée sur un triple front. D'une part, celui du militant, élu de son peuple qui défendra sa situation d'opprimé afin de lui obtenir les mêmes droits que l'Européen d' Algérie, et d'autre part, le journaliste qui comprit très tôt que la plume est une arme redoutable dont il faut se servir, et notre homme avait l'art de savoir s'en servir. En effet, Ferhat Abbas comprit très tôt ce que la presse, ce média de masse, pouvait apporter de bienfaits pour la cause nationale. Et, enfin, un troisième front, celui de l'homme politique d'envergure internationale grâce à qui la lutte du peuple algérien trouvera crédit au-delà des frontières. Ferhat Abbas n'avait d'yeux rivés que vers la grande Turquie moderne dont il voulait pour son pays le même destin. Si Ferhat Abbas avait pris les rênes du pays en 1962, il est à coup sûr qu'un homme tel que lui, guidant l'Algérie vers son destin, ce dernier aurait été celui de la démocratie. Ceci au moins aurait été une certitude. Mais…Et ce « mais » a changé les données, et le sort réservé à ce grand homme après l'Indépendance de l'Algérie personne n'aurait pu le présager. Beaucoup, si ce n'est le peuple dans sa majorité, furent frustrés et déçus de constater que Ferhat Abbas ne sera pas ce président de la République tant attendu à Alger en 1962, mais ils furent étonnés de le voir accepter ce second rôle de président de l'Assemblée populaire nationale, alors que la stature de l'homme exigeait qu'il soit à la tête de la nation. Mais dans l'acceptation de ce poste politique, chacun reconnut là l'homme qui ne courait pas pour lui, mais pour le bien de son peuple, et le président de l'Assemblée populaire nationale n'est-il pas celui qui garantit la légitimité des décisions et des lois qui concernent le peuple ? L'Algérie pouvait-elle avoir meilleur garant de ses institutions que Ferhat Abbas ? Mais l'homme préféra se retirer que de cautionner un régime qui, selon lui, a confisqué l'Indépendance de l'Algérie à son seul privilège. Le sort qui lui sera réservé était loin d'être présagé. Qui pouvait, en effet, imaginer un seul instant que ce grand homme allait dès lors être traité comme un renégat, parce qu'il avait refusé de cautionner ce qui était contraire à ses idéaux ? On pouvait tout imaginer, sauf l'injustice lorsqu'elle atteint ce degré. Il s'en suivit la prison, puis la résidence surveillée, les biens confisqués, et ensuite la mort dans un anonymat des plus douloureux pour ceux pour qui l'homme ne méritait pas une pareille fin. Plus tard, l'on tenta de réhabiliter timidement l'homme en donnant son nom à l'université de Sétif, et à l'aéroport de Jijel. Mais un homme d'une telle stature nationale et internationale que celle de premier président de la République provisoire, qui donna 42 ans de sa vie à son pays, mérite aussi une reconnaissance nationale au niveau de la capitale sur le fronton d'un édifice prestigieux ou un grand boulevard, et pourquoi pas les deux. Ce ne serait que justice et réparation de la plus grande injustice que l'Algérie ait commise pour le père de la nation. Et lorsque nous disons « père de la nation », nous ne pensons pas que ce double terme soit exagéré, du fait que même si l'Algérie compte dans son histoire de grands noms dont elle tire gloire, Ferhat Abbas est, en tout cas, le seul qui ait mis sa vie entière au service de son pays. Et cela qui peut le contester ? L'histoire politique de l'Algérie parle pour lui. Avant 1962, s'il y avait un nom connu au-delà des frontières comme représentant légitime du peuple algérien, c'est bien celui de Ferhat Abbas. Son seul nom, aujourd'hui, que l'on soit à Paris, à Rabat, à Tunis, au Caire ou à New Delhi est synonyme de grand homme. Un homme connu et reconnu, une image de marque, un symbole. L'homme est entré dans la gloire quoi qu'on ait pu faire ou pu dire pour ternir son image. Il fut de ces hommes que les nations ne connaissent qu'une fois par siècle. Et le 20e siècle fut celui de Ferhat Abbas (de son long combat il l'a bel et bien traversé), comme la France eut De Gaulle, comme l'Inde eut Ghandi, comme la Turquie eut Mustepha Kemal. Mais à ces grands hommes, la patrie fut reconnaissante, et à Ferhat Abbas sa patrie cultiva non seulement l'oubli, mais cet oubli fut cultivé dans la falsification de son combat. Pourtant, le peuple algérien ne suivra pas. Secrètement, il conserva dans son cœur intacte l'image du guerrier, que les calomnies ne sont pas arrivées à ternir. On peut tout faire croire à un peuple, mais on ne peut jamais ébranler ses convictions. Son opinion sur l'homme était faite, il savait son don de soi pour son peuple. Et quoi qu'on ait pu dire ou pu faire à son encontre pour ternir son image, il garda pour lui respect et admiration. Un peuple sait toujours pourquoi il a la foi.
L'auteure est Docteur en communication


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