Contrairement aux précédentes années, le seizième anniversaire de la mort de l'un des plus remarquables artistes peintres algériens, coïncidant au 4 mai, est passé inaperçu. Aucune activité n'a été arrêtée pour lui rendre hommage. Les organisateurs de la manifestation Alger, capitale de la culture arabe n'ont pas jugé utile d'inscrire dans leur programme cette commémoration. Et pourtant, Mohamed Khadda marque et continue d'inspirer des générations entières. Il a peint jusqu'à l'année de sa mort alors qu'à cette époque le nombre de plasticiens de valeur était restreint. C'est d'une voix douce et pleine d'émotion que son épouse, l'universitaire Nadjet Khadda, nous parle de cet homme hors du commun. Ses œuvres, dit-elle, sont devenues des références. Cet aspect du maître s'est accentué avec le temps. « Je vais de temps à autre rendre visite aux étudiants des Beaux-Arts d'Alger, il y a tout de suite une forme d'admiration envers mon mari. Le nom de mon mari impressionne ceux qui n'ont pas eu la chance de le connaître. » Tout au long de son parcours, l'artiste a montré que l'abstraction était l'essence même de l'art arabo-islamique. En effet, Mohamed Khadda a montré que nous étions les héritiers d'une longue tradition d'abstraction et que les arts arabes sont venus conforter les arts berbères. « Il y a, explique Nadjet Khadda, une sorte de bifurcation, car la peinture orientale est arrivée au Maghreb et que la figuration était plus accessible. Il y a eu une forme d'oubli de cette capacité de notre culture à s'exprimer dans l'abstraction, mais il y a eu un rattrapage en passant par le biais de la peinture moderne occidentale. Mohamed Khadda a excellé dans la synthèse entre ce qui a été pour l'Occident-l'Europe et le substrat du Maghreb qui est à la fois berbère et arabe ». Cette universitaire en littérature française se souvient que son mari était armé d'une pugnacité incommensurable. Il travaillait beaucoup. Il était assoiffé d'élargir son champ culturel. Il lisait beaucoup. Il était, pour ainsi dire, un mordu de poésie. Sur un ton ému, notre interlocutrice qui vit de ses merveilleux souvenirs, pense que la force de ces hommes de grosses pointures, c'est qu'ils sont toujours présents dans les mémoires. Nostalgique, elle vit au milieu de ses tableaux et dans son atelier. Mohamed Khadda est l'auteur d'une multitude de tableaux qui ornent les cimaises du musée national des Beaux-Arts d'Alger, du musée d'Oran, des musées d'art moderne de Paris et de Lyon. Mieux encore les ambassades algériennes accréditées à l'étranger détiennent presque toutes des pièces du défunt. Les plus chanceux conservent soigneusement quelques œuvres dans leurs collections personnelles. Créer une association portant le nom de Mohamed Khadda est l'un des souhaits de son épouse. Elle compte lancer cette association d'ici la fin de l'année en cours. Cette dernière, dont le siège sera dans son atelier, s'occupera de la promotion de la peinture dans le champ culturel algérien. La direction de la wilaya d'Alger et le ministère de la Culture semblent favorables à l'émergence de cette prometteuse association. Nadjet Khadda nous révèle également qu'elle a l'intention de republier, cette année, les deux fascicules Eléments pour un art nouveau 1 et 2 (1968 et 1972) et l'ouvrage Feuillets épars (1986) de son mari en un seul livre. En conclusion, l'intellectuelle Nadjet Khadda affirme que son époux fait partie de cette génération qui, dans les années 1950, était le porte-drapeau de l'identité nationale, d'une aspiration au progrès et au rêve d'une Algérie multiple, riche de ses diversités. « Il faut parler de ces hommes de culture, à l'image de Kateb Yacine ou encore de Mohamed Dib. » Biographie Pour rappel, l'artiste peintre qui est né en 1930 à Mostaganem est considéré comme l'un des principaux représentants de ce que l'on nomme l'école du signe. Autodidacte, il commence en 1947 à réaliser aquarelles, pastels et peintures, alors qu'il est typographe et dessine les croquis des maquettes dans l'imprimerie où il travaille depuis 1944. En 1953, il vient avec Abdallah Benanteur à Paris, où il dessine le soir à l'Académie de la Grande chaumière, se lie avec le romancier Kateb Yacine, milite pour l'indépendance de l'Algérie et réalise sa première exposition personnelle. Il rentre en 1963 en Algérie où il expose régulièrement. Membre fondateur en 1964 de l'« Union nationale des Arts plastiques », dont il est le secrétaire de 1972 à 1975, il y défend la peinture non figurative violemment dénoncée à cette époque, illustre plusieurs recueils de poèmes (Jean Sénac, Rachid Boudjedra) et crée des décors et costumes pour les Théâtres d'Alger et d'Oran (Abdelkader Alloula). En 1971 paraissent ses Eléments pour un art nouveau, introduction à l'histoire de l'art en Algérie. De 1973 à 1976, il réalise plusieurs peintures murales collectives, accompagne de ses dessins, dans les années 1980, des recueils notamment de Bachir Hadj Ali, Tahar Djaout, Habib Tengour, et rassemble en 1983 dans Feuillets épars liés la plupart de ses articles et préfaces. Il participe en 1986 à l'exposition inaugurale des collections permanentes de l'Institut du Monde arabe de Paris. Khadda préface en 1989 L'Arbitraire, texte (sur la torture) et poèmes de Bachir Hadj Ali, en 1990, un livre sur Mohamed Racim. Il œuvre simultanément à la constitution de sections algériennes de la Ligue des droits de l'homme et d'Amnesty International.