Le potentiel Internet offre une multitude de nouvelles perspectives pour le monde des créateurs qui y voient des opportunités multiples ; d'abord, pour l'éclosion de nouvelles formes d'expression artistiques nées des technologies multimédia ; ensuite comme support de diffusion avec capacités de drainer un trafic suffisant pour la valorisation et l'écoulement des œuvres. Beaucoup plus que tout cela, certains y voient une nouvelle forme d'art. Assez pour que l'encyclopédie en ligne Wikipedia consacre un chapitre au netart pour désigner « les créations interactives conçues par, pour et avec le réseau Internet, par opposition aux formes d'art plus traditionnelles transférées sur le réseau ». Des galeries virtuelles et des revues électroniques apparaissent et se consacrent à cette forme d'art naissant, relayées par de nombreux groupes de discussion et forums en ligne initiés par les artistes eux-mêmes. Pour les mondes de l'art, l'originalité d'Internet tient à ce qu'il propose simultanément un support, un outil et un environnement créatif. On entend par support, sa dimension de vecteur de transmission, dans le sens où Internet est son propre diffuseur ; par outil, sa fonction d'instrument de production, qui donne lieu à des usages et génère de nouvelles œuvres artistiques ; et par environnement, enfin, le fait qu'Internet constitue un espace habitable et habité. Dans ce contexte, le travail artistique vise au moins autant la conception de dispositifs interactifs que la production de formes de vies en ligne ou d'occupation du réseau. Internet y est tout autant investi comme un atelier que comme un lieu d'exposition. Le site Internet, la homepage, le blog, le courriel et les mailings list ou forums de discussion constituent les cadres de sociabilités renouvelées, que les développements récents du « Web 2.0 » ont radicalisés. Les œuvres qui résultent de ses différentes expérimentations sont multiformes — environnements navigables, programmes exécutables, formes altérables — et vont parfois jusqu'à inclure une possibilité d'apport ou de transformation du matériau artistique initial. L'Internet est à la fois un médium et un support. Les disciplines artistiques ont été, jusqu'à présent, retenues dans leurs particularités, le multimédia réunit plusieurs éléments, un ensemble complexe et multiple, utilise un art composite dans sa composition, dans ses composants et dans son public. Cette particularité conduit à nous interroger sur l'évolution et le bouleversement esthétique inhérents à cette évolution. L'esthétique doit donc être ce nouvel outil qui « charge d'une symbolique, d'une plus- value culturelle », ce produit de l'ingénierie contemporaine. Anne-Marie Morice du portail d'art contemporain Synesthésie définit ainsi l'art numérique : « L'art numérique est l'apothéose de l'art à l'âge de sa reproduction mécanique puisque la distinction entre original et copie y est dépourvue de sens, l'œuvre numérique n'existant qu'en tant que copie. Si l'art est une représentation du monde, celle qui sort de l'ordinateur est autre que celle qui parle à nos yeux, elle procède d'une matière secondarisée, cognitive dont l'expérience reste encore entièrement nouvelle. Un aspect qui tend à redéfinir complètement l'esthétique de l'art. L'image numérique est une nouvelle surface, déplaçable, modifiable, en constante évolution. Cette esthétique doit tout d'abord se penser d'une manière purement formelle. En effet, le support de l'œuvre électronique numérique, l'écran, est un cadre en permanente évolution, au contraire du cinéma ou de la télévision qui n'auront subi que de très légères modifications au cours des dernières décennies. Par ses propriétés, ses variétés, il fait varier la taille, les couleurs, la luminosité, la netteté de l'œuvre. L'artiste lui-même, placé devant deux écrans distincts, ne pourra que constater les nuances, sans y pouvoir rien changer, la machine dépassant ses propres volontés. Un autre aspect fondamental de cette esthétique est le support de l'œuvre en lui-même, le site, hôte des œuvres. À la différence des arts comme la peinture ou encore le cinéma et l'art vidéo en général, présents au sein de grandes institutions et totalement étranger au lieu de diffusion et à son aspect, les arts numériques de l'Internet sont dépendants de leur support de présentation, la page Web. Le design de cette page, de cette nouvelle forme de musée (on peut parler de véritable musée électronique), son actualisation, les nouvelles et les informations disponibles sont parties prenantes de la bonne diffusion et promotion de l'œuvre. Le contraire serait à l'encontre du procédé d'origine, il amènerait l'œuvre à tomber dans l'oubli des pages non actualisées, friches électroniques, vagues souvenirs binaires. L'œuvre doit donc s'inclure, se mouler dans une première recherche artistique, moyen de sa valeur en quelque sorte. L'esthétique devient donc multiple, incluant le design, la musique, le graphisme et l'écriture, en somme, pour reprendre une formule du philosophe spécialiste de l'impact social de l'Internet, Pierre Lévy, « l'artiste dans les réseaux ayant admis ne pas être un « pur individu » mais une partie d'un sensorium collectif, son action pourrait être de produire des « effets de subjectivité ». L'art électronique touche à présent aux fondations de la cité, l'art s‘englobe dans les concepts architecturaux. La société irréelle et surélectronique du réseau atteint nos sociétés. L'esthétique n'est donc plus l'usage d'un seul, mais d'un tout cohérent, participant de la pleine concrétisation artistique d'un projet et non plus d'une œuvre unique. Serait-il alors possible d'envisager l'art du numérique comme un art total, qui s'apparenterait de nos jours au mixage, résultante absolue de l'univers artistique dans sa pluridisciplinarité ? Le mixage qui représente un des autres aspects de cette nouvelle esthétique, l'art numérique étant ce récupérateur des courants les plus variés de l'avant-garde, à l'image de ces usages contemporains en musique ou dans la vidéo qui consistent à mixer, à récupérer, à recycler des éléments fondateurs ; les conduisant à se reconstituer, à se recréer de nouveau. Hormis le potentiel de créativité artistique, la toile est également un levier de diffusion artistique indéniable, même si au premier abord, quelques freins apparaissent : la crainte des artistes que leurs œuvres soient contrefaites, la question de l'authenticité, de la logistique ou bien encore la difficulté de vendre une œuvre d'Art derrière un écran alors que le contact et la séduction sont des facteurs clés. Et pourtant, ces dernières années, de plus en plus de sites d'Art se développent avec réussite. Le marché de l'Art est peu à peu conquis par Internet Tout d'abord, les artistes, grâce au digital, sont désormais moins dépendants du fait de « décrocher » une galerie. Ils peuvent exposer leurs œuvres de façon indépendante sur des galeries virtuelles, sur les réseaux sociaux d'artistes ou à travers leur blog. Ils prennent également de plus en plus conscience de l'outil indispensable que le Web et les réseaux sociaux représentent pour leur promotion. Effectivement, les enjeux pour les artistes sont multiples : diffuser leur travail largement et ainsi atteindre une plus vaste cible d'acheteurs, saisir l'opportunité de les fidéliser plus facilement, mais aussi développer leur renommée et ainsi faire augmenter leur cote. Alexia Guggemos, auteur du livre « Les Réseaux sociaux expliqués aux artistes » a pour objectif de convaincre le monde de l'art et en particulier les artistes sur la nécessité d'utiliser Internet pour communiquer et vendre. C'est une des raisons qui l'ont incitée à créer le Grand Prix de l'e-réputation des artistes, dont elle est présidente. Du point de vue des plateformes de vente d'art sur Internet, les initiatives se multiplient pour démocratiser ce marché qui a encore une image élitiste. De la vente d'art digital ayant pour objectif de vendre des œuvres disponibles sur tous supports digitaux jusqu'aux bourses de l'Art permettant d'acheter des parts d'œuvres d'art, les acteurs ne manquent pas de créativité. Certains magnats du Web tels que Jack Dorsey, fondateur de Twitter et Eric Schmidt, ex PDG de Google, sont également convaincus du potentiel de développement de l'Art sur Internet. C'est la raison pour laquelle ils ont créé ensemble une plateforme mettant en relation les vendeurs et acheteurs d'art : Art.Sy. Sa particularité est de reproduire le modèle « Pandora Radio » : les acheteurs potentiels se voient recommander des œuvres en fonction de leurs œuvres favorites. Le modèle des foires d'art qui connait un succès impressionnant in « real life » n'échappe forcément pas à la transposition sur le Web. Ainsi, la VIP Art Fair, première foire d'art sur Internet, a réuni 160 000 visiteurs en 6 jours pour sa deuxième édition. Les pays émergents profitent largement de cet événement pour promouvoir les œuvres de leurs artistes. Et qu'en est-il des maisons de ventes aux enchères ? Eh bien, même si toutes les institutions renommées ont développé des sites de ventes en ligne, il ne s'agit souvent que d'une duplication des ventes qui ont lieu en salle. Le chiffre d'affaires réalisé sur le Web est d'ailleurs limité pour ces acteurs, par exemple celui de Christie's représentait à peine 2 % du CA total en 2010. Ceci explique peut-être le peu de créativité déployé. Mais l'ouverture des enchères à la concurrence risque de bouleverser la donne. Ainsi, Artprice, qui est à l'origine la plus grande base de données au monde du marché de l'art sur Internet, organise des ventes aux enchères en ligne depuis quelque temps. Les commissions appliquées par Artprice se situent entre 5 et 9% alors que celles des maisons de ventes aux enchères telles que Christie's et Sothebys sont autour de 25%. Celles-ci, conscientes que les ventes vont se développer sur Internet, devront rivaliser de créativité pour faire face aux pure players qui deviennent des concurrents de taille. La bataille des marchands d'art sur Internet deviendra donc inévitable ! Il y a donc fort à parier que le marché de l'art sur Internet n'en est qu'aux prémices de son développement... Et que par conséquent, beaucoup de chemin reste encore à faire. Ce n'est pas un hasard si les plus prestigieuses maisons de vente n'ont toujours rien développé de révolutionnaire sur le web : après le crash de Sothebys.com, d'abord lancé en grande pompe avant de finir hébergé par eBay, Christie's se limite à la retransmission en direct de ses ventes et à la possibilité d'enchérir en temps réel (vente in live). Pourtant, leurs réputations auraient dû faire office de garantie vis-à-vis des acheteurs. Mais la plupart des ventes se font sur place. Les faits montrent que leur méfiance est solide, notamment parce que la virtualité des transactions provoque le doute chez l'acheteur : identification, authenticité, prix aléatoires, opacité du vendeur sont autant de sources d'inquiétude sur le Net. Les acteurs du monde de l'art usent donc aujourd'hui largement d'Internet, mais sans que cela ait fondamentalement modifié la configuration de ce fragile paysage. A peine en a-t-il étendu les reliefs. Les sites des galeries d'art font office de catalogue virtuel et montrent en quelques clics la direction artistique du lieu. Mais la plupart des ventes se font sur place. Idem pour les foires et les salons, tandis que les ventes aux enchères en ligne permettent de diversifier la clientèle et les marchands. Si tout le monde a perçu dès le départ l'opportunité qu'Internet représentait en termes de possibilités de ventes, l'investissement dans l'art, aussi onéreux que subjectif, ne supporte toujours pas la virtualité... Jusqu'à quand ?