Staffan de Mistura est l'émissaire des Nations unies en Syrie depuis juillet 2014, le troisième après Kofi Annan et Lakhdar Brahimi. Le 3 février 2016, il a annoncé une suspension des discussions de paix jusqu'au 25 février. Chargé de trouver une solution au conflit, ce diplomate chevronné semble faire face à une mission impossible En juillet 2014, Staffan de Mistura profitait d'une paisible préretraite sur l'île de Capri lorsqu'il a reçu un appel de son ancien patron, Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations unies souhaitait lui proposer l'un des jobs les plus difficiles au monde. Ce diplomate italo-suédois de 68 ans avait déjà dirigé sous la houlette de Ban Ki-moon les missions d'assistance de l'ONU en Afghanistan et en Irak. Il était maintenant appelé à assumer le rôle d'envoyé spécial pour la Syrie, en vue de trouver une solution pacifique à l'un des conflits les plus sanglants et les plus complexes de notre époque. Le diplomate a hésité. Après avoir été vice-ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement italien, il dirigeait alors la Villa San Michele, une fondation culturelle suédoise de Capri, et il envisageait de créer un cabinet-conseil consacré aux questions stratégiques méditerranéennes. Un motif politique le retenait également. Les deux premiers envoyés spéciaux pour la Syrie – l'ancien secrétaire général Kofi Annan et un diplomate aguerri, Lakhdar Brahimi – étaient des hommes d'Etat à la stature colossale qui n'avaient pas réussi à mettre fin au massacre. Le Conseil de sécurité des Nations unies était profondément divisé : le gouvernement de Bachar El-Assad avait le soutien de la Chine et de la Russie, alors que les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France appuyaient un ensemble fragmenté de groupes d'opposition dirigés par la Coalition nationale syrienne. Le régime en place et l'opposition désordonnée ne se montraient aucunement disposés à trouver un compromis ou même à négocier. Exaspérés et désabusés, Kofi Annan et Lakhdar Brahimi avaient tous deux fini par démissionner. Après ses succès en Afghanistan et en Irak, qui lui avaient valu les félicitations de Barack Obama, Staffan de Mistura s'est sûrement demandé s'il valait la peine de jouer sa réputation pour une tâche vouée à l'échec – une «mission impossible», selon l'un de ses plus proches amis. Le rôle de l'envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie est particulièrement éprouvant. En tant que représentant symbolique de la «communauté internationale» au nom de l'ONU, le mandat essentiel de l'envoyé est de réunir les parties en conflit à la table des négociations afin d'ouvrir un dialogue. Mais dans le cas du conflit syrien, où au moins une demi-douzaine de nations sont impliquées, il faut réunir non seulement les grands acteurs régionaux – les Saoudiens, les Turcs, les Jordaniens, les Qataris et les Iraniens – mais aussi diverses puissances mondiales, notamment la Russie, la Chine et les Etats-Unis. (Comme aucun pays de la région n'est jugé impartial dans le cas du conflit syrien, le bureau de l'envoyé spécial est maintenant installé à Genève.) Cette nuit de juillet 2014, l'offre de Ban Ki-moon a empêché Staffan de Mistura de dormir. «Je me suis senti coupable», m'a-t-il avoué lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois, en août cette année-là. Il s'était consacré au travail humanitaire pendant des décennies dans les pires zones de guerre sur la planète, mû par ce qu'il appelle «l'indignation constructive». Le diplomate était tenté de refuser, mais il ne parvenait pas à oublier les derniers mots de Ban Ki-moon. «Avec beaucoup de sagesse, il m'a décrit la situation en Syrie : le nombre de morts, le nombre de réfugiés, le degré atteint dans l'horreur», m'a raconté Staffan de Mistura. Peu après, à 3 heures du matin, il a appelé le secrétaire général pour accepter le poste. Staffan de Mistura s'est construit une réputation de diplomate novateur et créatif, doté d'une compassion particulière pour les épreuves que traversent les civils et les réfugiés. Ses collègues et amis m'ont régalée de récits sur son talent pour l'improvisation : en 1989, il a convaincu une compagnie aérienne commerciale de transporter de la nourriture à Kaboul, où les populations mouraient de faim ; au Soudan, il a fait peindre en bleu des chameaux qui acheminaient des vaccins pour le Programme alimentaire mondial afin qu'ils soient repérés par des hélicoptères et protégés contre les vols ; pour briser le siège de Sarajevo, il a fait appel à des contrebandiers pour apporter repas et couvertures aux habitants de la ville, désespérés. Les talents du diplomate n'ont pourtant pas été très utiles en Syrie : selon un haut responsable de l'ONU qui travaille avec lui, toute avancée dans les négociations est neutralisée par les parties belligérantes – les combattants sur le terrain comme les puissances régionales et mondiales engagées dans une guerre par procuration – car elles n'ont aucun intérêt à mettre un terme à la guerre. «Les deux camps pensent pouvoir gagner et ils crient à l'injustice dès que les médiateurs tentent de prendre une position impartiale, m'a expliqué un responsable des Nations unies. La même chose s'est passée avec Kofi Annan et Lakhdar Brahimi.» A feu et à sang L'une des principales difficultés de Staffan de Mistura et de ses prédécesseurs est tout simplement d'empêcher que le reste du monde passe à autre chose. Lakhdar Brahimi m'a dit, pour justifier sa démission : «Je n'arrivais à rien et c'était la seule façon pour moi de protester contre le total manque d'attention de la communauté internationale pour la situation en Syrie». En tant que troisième négociateur à tenter de résoudre le conflit, Staffan de Mistura – un «optimiste chronique» selon ses propres termes – est entré en fonction avec énergie et ambition, mais il s'est avéré difficile de garder espoir. Avant de partir à l'ONU, fin juin, il m'expliquait : «Beaucoup d'acteurs – dont le gouvernement d'Assad – sont prêts à lutter jusqu'au dernier Syrien pour que le monde reconnaisse que leur cause est juste. C'est la guerre la plus cynique que j'ai jamais vue.» Le diplomate occupe maintenant son poste depuis juillet 2014. La Syrie est toujours à feu et à sang, pendant que la Turquie, l'Iran, l'Arabie Saoudite et le Qatar rôdent aux alentours en attendant de pouvoir ronger sa carcasse. Les frontières du pays ont vu passer 4 millions de réfugiés et on dénombre 230 000 morts (les Nations unies ont révisé leur bilan et estiment aujourd'hui à 250 000 le nombre des victimes). Les attaques au chlore et les barils d'explosifs continuent de s'abattre sur les civils. C'est une guerre épouvantable, la pire que j'ai vue malgré de nombreuses années passées à couvrir des conflits. Les principaux acteurs – le gouvernement de Bachar El-Assad et la Coalition nationale syrienne – ne sont pas prêts à mettre fin aux combats et ils ne se sont pas montrés disposés, jusqu'à présent, à négocier de bonne foi. L'avènement de l'Etat islamique (EI) est un obstacle supplémentaire aux négociations, car il permet au président syrien d'intégrer une coalition opposée à l'EI et de faire valoir une dure réalité : de nombreux Syriens préféreraient se soumettre au régime de Bachar El-Assad plutôt qu'à un groupe djihadiste violent. Dès le départ, Staffan de Mistura savait qu'il était face à un gouffre. Il n'avait pas oublié les moments d'exaspération vécus lors de ses missions au Soudan et en Bosnie. Le diplomate affiche un style glamour et aristocratique rare aux Nations unies : il parle sept langues, pratique la révérence et le baisemain, porte des costumes bien taillés et un pince-nez – on dit aussi qu'il emporte un moulin à poivre argenté sur le terrain. Il est très attentif à ses interlocuteurs et la sincérité de son inquiétude pour le peuple syrien est évidente. Depuis le printemps 2015, l'envoyé spécial subit toutefois une pluie de critiques, selon lesquelles son action échoue à démêler le conflit. On lui reproche de ne pas faire tout ce qu'il faut pour convaincre l'opposition syrienne, de ne pas réussir à concrétiser les propositions de cessez-le-feu, de se concentrer sur le processus politique au détriment du recul des violences contre les civils et surtout de s'entourer de collègues de longue date – l'accusation de népotisme est récurrente – et non de spécialistes de la région. Kenneth Roth, directeur exécutif de l'ONG Human Rights Watch, a accusé Staffan de Mistura de «ne pas voir le tableau dans son ensemble» et de se limiter à des initiatives idéalistes pour obtenir des cessez-le-feu locaux. En d'autres termes, les détracteurs du diplomate estiment qu'il s'en sort plus mal que prévu – une accusation délicate pour une mission impossible. «Que l'on soit bon ou un mauvais négociateur, si la situation n'est pas mûre, il n'y a rien à faire, assure un diplomate américain expérimenté. On peut tirer parti de la situation sur le terrain – c'est ainsi que s'est terminée la guerre bosniaque. Mais l'ONU ne peut influencer la situation. L'organisation peut faire preuve d'agilité, mais cela nécessite l'apport d'experts pour comprendre les dynamiques en jeu. Il faut avoir une stratégie très précise pour le jour où la situation est mûre.» Les accusations de népotisme ont été particulièrement blessantes. Staffan de Mistura avait initialement jugé préférable d'engager du personnel avec qui la coopération s'était bien passée lors d'autres missions – et dont la principale qualité était une loyauté inébranlable à son égard –, mais son approche semble s'être retournée contre lui. «Je ne sous-entends en aucun cas que la crise syrienne était prête pour une solution, mais l'ONU a anéanti toutes ses chances en nommant un envoyé spécial qui n'était pas à la hauteur», affirme Mouin Rabbani, un analyste expérimenté du Moyen-Orient qui était le directeur politique de Staffan de Mistura avant de démissionner en 2015. Dialogue de sourds Quoi qu'en disent les détracteurs de Staffan de Mistura, il faut néanmoins rappeler qu'aucune des parties du conflit n'est disposée à négocier. En juin 2015, le diplomate est allé à Damas pour rencontrer des membres du gouvernement syrien, déterminé à convaincre Bachar El-Assad de ne plus utiliser de barils d'explosifs. Alors qu'il attendait le début de la réunion, de terribles nouvelles sont arrivées d'Alep, où de nombreux tirs d'obus près d'une mosquée avaient fait des dizaines de morts et près d'une centaine de blessés, dont beaucoup d'enfants. Cette fois, le régime syrien n'était pas coupable, mais bien les forces armées de l'opposition. Ce jour-là, l'envoyé spécial a discuté avec Bachar El-Assad pendant une heure. Sans détour, il a exigé que le président justifie sa décision de continuer à lâcher des barils d'explosifs sur son peuple. Quelle a été la réponse du président ? «Je ne peux pas aborder ce point», rapporte le diplomate. Il est toutefois clair que Bachar El-Assad n'a pas apprécié l'approche directe de l'envoyé. Une semaine plus tard, Staffan de Mistura était de retour au bureau à Genève lorsqu'il a appris que le régime avait lancé de nouveaux bombardements. Il a publié des communiqués sévères condamnant les deux camps, sachant pertinemment que ses déclarations n'apporteraient pas grand-chose. En regardant le lac Léman par sa fenêtre, il se confie : «Parfois, j'ai l'impression d'être un médecin qui tente de maintenir un patient en vie, mais qui ne peut que soulager la douleur.» Quand Kofi Annan, le premier envoyé des Nations unies, a convoqué des pourparlers à Genève, fin 2012, la guerre faisait déjà rage depuis plus d'un an en Syrie. Dans les mois qui ont suivi la dure répression des manifestations pacifiques contre Bachar El-Assad, début 2011, presque tout le pays est devenu un champ de bataille. Une par une, les villes ont été assiégées, les zones provinciales affamées et certains villages annihilés. A l'été 2012, seul Damas – toujours sous le contrôle du régime – était encore épargné par la guerre. Les civils de Homs, Alep, Hama et d'autres villes étaient frappés sans relâche et de terribles atteintes aux droits de l'homme étaient perpétrées quotidiennement. Les tentatives pour atténuer le bain de sang ont commencé très tôt : les Nations unies ont mené un travail essentiel à Houla après le massacre qui s'y est déroulé en mai 2012. Mais en observant l'action de l'organisation en Syrie, j'ai compris à quel point cette tâche était difficile. Les observateurs de l'ONU à Damas n'avaient pas le droit de quitter leur hôtel car ils étaient la cible de tirs ; des défenseurs des droits de l'homme mandatés par l'ONU n'ont même pas pu entrer dans le pays, car le régime a rejeté leurs demandes de visa. Dès le départ, les sources de frustration étaient nombreuses et les obstructions évidentes. J'ai quitté Damas pour la Suisse en juin 2012 afin de couvrir les pourparlers convoqués par Kofi Annan – une première tentative pour faire cesser la guerre avec des représentants des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, mais aussi de la Turquie et de trois Etats arabes, mais en l'absence de l'Iran, de l'Arabie Saoudite, de la Syrie et de l'opposition syrienne. La réunion a donné lieu au communiqué de Genève, qui présentait une feuille de route devant mettre un terme au conflit : un cessez-le-feu général ; la création d'un organe gouvernemental de transition ; un examen constitutionnel soumis à référendum ; et enfin des élections libres et équitables à l'issue de cet examen. Les Américains, les Britanniques et les Français pensaient clairement que les termes du communiqué impliquaient la démission d'Assad, alors que selon les Russes le texte empêcherait d'imposer toute solution extérieure à la Syrie. Néanmoins, la plupart des observateurs jugent désormais qu'il est urgent d'amender le communiqué, car la question centrale est maintenant de savoir si Bachar El-Assad reste ou part. Kofi Annan a démissionné un mois après les pourparlers de Genève et il a été remplacé par Lakhdar Brahimi, qui a eu des difficultés à réunir une nouvelle fois les parties en conflit pour une deuxième conférence, début 2014. Cette réunion, appelée Genève II (bien qu'elle ait commencé à Montreux), a d'abord été réduite à une opération médiatique. L'ambiance était sinistre et pessimiste, et le dialogue désastreux. Les parties n'ont même pas réussi à s'accorder sur la façon de négocier. Le gouvernement exigeait que toutes ses priorités soient abordées en premier, mais la principale impasse était le rôle de Bachar El-Assad lui-même. L'opposition refusait d'envisager le moindre scénario le prenant en compte, tandis que le gouvernement refusait de voir la Syrie sans lui. L'autre obstacle était la définition du terrorisme selon le régime, car elle comprenait l'opposition armée dans son ensemble et donc toutes les parties avec lesquelles il était susceptible de négocier. Si les deux premières conférences ont été jugées inutiles, Staffan de Mistura n'exclut pas d'en organiser une troisième ; ses «consultations» en Suisse, en mai, avaient pour but en un sens d'amadouer les parties en discutant de leurs intentions sur l'avenir de la Syrie et de les forcer à revenir une nouvelle fois à la table des négociations. Pourtant, il ne sait pas nécessairement comment procéder, notamment si les multiples camps et leurs appuis étrangers – l'Iran et l'Arabie Saoudite – ne montrent aucune velléité d'abdiquer. Alep, un Sarajevo syrien ? Au début de la guerre, on pouvait engager un chauffeur de confiance et faire la route de Turquie à Alep, un trajet d'environ une heure à travers un no man's land de voitures calcinées, de points de contrôle et de villages fantômes. Par la suite, Alep a été durement touchée par de violents affrontements entre l'Armée syrienne libre et les troupes du gouvernement. Peu après, il y a eu des pénuries d'essence, d'eau, de pain, d'électricité, de nourriture et d'équipements médicaux. A l'automne 2014, quelques mois après sa nomination, Staffan de Mistura a pensé qu'Alep était peut-être la clé permettant de résoudre le conflit. Il pensait qu'un cessez-le-feu dans cette ville pourrait avoir une immense portée symbolique, un peu comme un Sarajevo syrien. On lui a conseillé de choisir une ville où ce serait moins compliqué – l'opposition y était divisée, et l'EI et les forces du régime faisaient encore des ravages –, mais le diplomate était convaincu qu'il était nécessaire de disposer d'un symbole. «C'était l'occasion de mettre en scène la nécessité de protéger les civils partout ailleurs», explique-t-il. Son projet était d'obtenir un cessez-le-feu dans chacun des quartiers d'Alep, jusqu'au dernier, pour ensuite se tourner vers d'autres villes et d'autres régions. Cette idée était inspirée de Nir Rosen, un ancien journaliste et analyste spécialisé dans le monde arabe qui a travaillé dans quasiment toutes les zones de guerre au Moyen-Orient et qui a de très nombreux contacts dans les deux camps du conflit syrien. Par ailleurs, il bénéficie surtout d'une expérience de terrain dans ce pays, ce qui manquait à la plupart des membres de l'équipe de Staffan de Mistura. Dans le cadre de son travail pour un groupe de médiation appelé Humanitarian Dialogue à Genève, Nir Rosen avait rédigé un rapport proposant une série de trêves ou de cessez-le-feu locaux pour permettre l'acheminement de l'aide humanitaire, créant ainsi des zones de sûreté pour les civils. Si l'initiative s'avérait efficace à Alep, les trêves pourraient alors être reproduites dans d'autres régions du pays. Les détracteurs de la proposition de Nir Rosen ont fait valoir que les résultats seraient favorables au régime. Toutefois, la proposition de Staffan de Mistura, présentée au Conseil de sécurité en octobre 2014, était bien moins détaillée. Certains observateurs favorables au projet ont noté qu'une proposition plus stricte, telle que celle de Nir Rosen, aurait suscité de meilleurs résultats, mais l'idée a été accueillie avec scepticisme par le Conseil de sécurité. Tout au long de l'automne et au début de l'hiver 2014, l'équipe de l'envoyé spécial a tenté de contacter différents leaders de l'opposition, qui les ont ignorés au motif qu'ils étaient trop proches de Bachar El-Assad. Lakhdar Brahimi et Kofi Annan avaient été confrontés à des problèmes similaires. «L'opposition refusait que l'ONU négocie avec le régime, point barre, car elle se posait en leader légitime du peuple syrien, m'a expliqué un représentant des Nations unies. Mais l'ONU est obligée de discuter avec le gouvernement officiel syrien à Damas.» Ce qui provoque parfois des tensions. Comme ce jour, où Staffan de Mistura a été photographié lors d'une soirée à Damas pour célébrer l'anniversaire de la révolution iranienne. Un cliché qui aurait pu rester inoffensif, si ce n'est que pendant ce temps les combattants syriens soutenus par l'Iran mutilaient et exécutaient des civils dans les banlieues de Damas aux mains des rebelles. Publiée sur Twitter par un spécialiste influent de la Syrie, la photo a choqué. Depuis, Staffan de Mistura s'est justifié, en maintenant qu'il était obligé d'assister à la soirée. «Si je suis sur place pour la fête nationale d'un Etat membre, ce qui était le cas, alors je dois y aller», m'a-t-il expliqué. Quelques jours plus tard, Staffan de Mistura a exaspéré l'opposition avec une remarque isolée lors d'une conférence de presse à Vienne. Après avoir discuté de la proposition de trêves à la fin d'une réunion avec le ministre autrichien des Affaires étrangères, il a affirmé que cela permettrait de sauver des milliers de vies avant de suggérer que l'opposition devrait accepter que Bachar El-Assad reste dans le champ politique. Cette remarque, a-t-il précisé par la suite, avait pour but d'«impliquer Assad dans un début de solution». L'objectif n'était pas de soutenir littéralement la position d'Assad. Malheureusement, le même jour, le régime a lâché des missiles et des barils d'explosifs sur Douma, près de Damas. La remarque de Staffan de Mistura a provoqué stupeur et colère au sein de l'opposition syrienne, mais aussi chez les Américains et les Français, qui avaient affirmé dès le départ que la guerre ne pouvait se terminer que par la destitution de Bachar El-Assad. Ç'a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase au sein de l'opposition, qui a déclaré que toutes les réunions avec Staffan de Mistura et son équipe seraient boycottées. L'idée des trêves est restée bon an mal an sur la table jusqu'en février 2015, lorsque le diplomate s'est exprimé devant le Conseil de sécurité, à New York, pour présenter l'éventualité que Bachar El-Assad accepte d'arrêter ses frappes aériennes sur Alep. Alors qu'il préparait son intervention, la situation continuait toutefois à dégénérer dans la ville : le gouvernement syrien avait lancé une offensive militaire pour encercler les dernières poches de résistance et couper leurs voies d'approvisionnement – faisant valoir que, sans cessez-le-feu officiel, ils pouvaient poursuivre les combats. Staffan de Mistura s'est senti trahi et il est ressorti furieux de la réunion à New York. Tout aussi courroucé, son directeur politique à Genève, Mouin Rabbani, a démissionné dans la foulée et a donné des interviews percutantes où il a accusé le diplomate et son équipe d'incompétence. Les critiques de Mouin Rabbani ont porté un coup supplémentaire au moral de l'équipe, déjà affaiblie, et Staffan de Mistura n'a semblé réellement prendre conscience des problèmes de sa mission qu'à la lecture des articles négatifs qui ont paru dans la presse au printemps 2015. Néanmoins, il a agi rapidement pour mettre en œuvre des changements au cours des mois suivants. Le nouveau directeur politique est un spécialiste du droit constitutionnel et le diplomate a redoublé d'efforts pour restaurer les relations avec les dirigeants de l'opposition syrienne. A New York, Najib Ghadbian, l'envoyé de l'opposition aux Etats-Unis et auprès de l'ONU, m'a expliqué : «C'est vrai, nous ne leur parlions pas, mais nous avons changé d'avis – nous devons coopérer avec eux.» Staffan de Mistura, pour sa part, croit encore qu'il est possible de trouver une solution politique – avant que la communauté internationale ne gère la question de l'EI, il estime qu'il doit y avoir une feuille de route pour la résolution du conflit. Il n'existe pas de formule pour mettre fin à une guerre. L'Histoire suggère des scénarios, tandis que les diplomates ont leurs propres méthodes créatives pour briser le statu quo à la table des négociations. Mais après avoir observé Staffan de Mistura durant presque une année, il est difficile de voir comment même le plus talentueux diplomate pourrait s'y prendre pour rapprocher suffisamment les deux parties et parvenir à un accord. Sa volonté de mettre fin aux souffrances des civils est très forte, mais il n'a aucune influence sur ce qui se passe sur le terrain, où les combattants ne se montrent absolument pas disposés à atténuer le massacre. Dans l'histoire récente, la négociation diplomatique la plus extraordinaire reste peut-être les pourparlers qui ont conclu la guerre en Bosnie – à laquelle le conflit syrien ressemble de plus en plus. L'envoyé américain Richard Holbrooke a négocié la paix en vingt et un jours de dialogue sur une base aérienne de Dayton, dans l'Ohio, après avoir déployé tous les moyens imaginables pour forcer les parties à communiquer – passer des messages sur des serviettes en papier entre les antagonistes pendant le déjeuner, forcer ses collègues à boire toute la nuit avec le leader serbe Slobodan Milosevic. Comme Staffan de Mistura, Richard Holbrooke semblait face à l'impossible – et, le dernier soir des négociations, confronté à ce qui semblait un échec annoncé, il a donné aux trois camps le communiqué provisoire qu'il prévoyait de publier le lendemain matin pour révéler l'échec des négociations. C'était de l'intimidation, mais ce coup de génie a contraint les parties à trouver une conclusion positive. Le regard de Staffan de Mistura s'est éclairci lorsque j'ai mentionné Richard Holbrooke un soir où nous dînions à Genève en juin 2015, peu avant un nouveau départ pour Damas. «Dayton a mis fin aux massacres, a-t-il expliqué. Et c'est ce que nous essayons de faire. Mettre un terme aux massacres.» Mais Richard Holbrooke, qui représentait le pays le plus puissant au monde et non les Nations unies, bénéficiait d'avantages cruciaux par rapport à Staffan de Mistura : les combattants avaient déjà accepté de négocier. Il n'est pas encore certain qu'un dénouement similaire existe pour la Syrie. Pour le moment, il n'est pas facile d'imaginer à quoi pourrait ressembler la paix en Syrie. Khaled Al-Khoja, président de la Coalition nationale syrienne, m'a décrit, depuis son bureau d'Istanbul, ce qu'il appelle la «Nouvelle Syrie» de l'après-guerre. «Le pays sera uni sous un seul drapeau. Il y aura une seule grande identité syrienne. Mais il y aura aussi des identités secondaires, des droits collectifs et des libertés individuelles.» Avant d'y parvenir, naturellement, il faudra que le conflit prenne fin. Alors seulement le peuple syrien devra reconnaître les crimes contre l'humanité qui ont été commis depuis 2011 – par tous les camps. Ainsi, les possibilités de réconciliation après cette effroyable guerre dépendent de la manière dont elle se terminera. En ce sens, la tâche de Staffan de Mistura est bien plus ardue que la simple diplomatie. Il doit tout faire pour que l'impardonnable puisse être pardonné. J. G. *Journaliste de guerre spécialiste du Moyen-Orient et contributrice régulière de Newsweek.