Les grandes œuvres vous laissent toujours une impression générale, une satisfaction de les avoir découvertes et, si le temps ou le hasard vous les font reprendre, vous les redécouvrez littéralement, vous étonnant d'avoir oublié tel ou tel détail. D'avoir oublié tant de détails que la relecture en est à la fois toute neuve et comme armée d'un premier parcours qui agit comme un guide. Vous en saviez quelque chose. Maintenant, vous pouvez vous intéressez à toutes ces petites choses qui font les grandes œuvres, une image en particulier, une phrase, un destin négligé au premier abord, etc. De tous les films de Chahine, Bab el hadid m'a laissé cette fraîcheur de la nouveauté à chaque fois que je l'ai revu. Il faut vous dire qu'entre les films arabes –on les appelait comme cela– qui passaient dans les cinémas arabes –on les appelait comme cela aussi à l'époque coloniale– et ceux qui passèrent plus tard à la télé algérienne, je n'avais retenu que l'image d'une Egypte coincée dans des histoires d'amour entre une riche jeune fille et un brillant mais pauvre jeune homme –ou l'inverse– qui se passaient entre belles voitures et villas à vous couper le souffle sur le fond sonore de poitrines hollywoodiennes et de chanteurs de charme. La romance fascinait une bonne partie des jeunes filles enfermées et une autre bonne partie de garçons rêveurs. Ces films égyptiens tenaient ferme –tout comme les films indiens– face aux films américains qui passaient dans ces salles. Mais, enfin, pour une autre partie des jeunes, ils ne faisaient pas le poids devant les grands westerns. Ils feront encore moins le poids après l'indépendance quand les nombreux et très réguliers ciné-clubs nous feront découvrir le grand cinéma, celui des Kazan, des Visconti, des Bergman, des Mizoguchi, des Eisenstein, des Fellini, des Godard. L'autre visage de l'Egypte L'indépendance nous sortait du ghetto cinématographique des quartiers arabes et de leurs programmes de catégorie B et C. Je me souviens de l'année post-indépendance quand, au milieu de cette programmation prestigieuse, on nous proposera un film au titre anglais de Cairo Station. J'avais de telles préventions sur la romance des films égyptiens que seule la dynamique des copains me fit entrer dans la salle. J'en suis sorti bouleversé. A la fin du film, je ne voyais plus l'Egypte de la même façon. Bien plus tard, invités par des ciné-clubs à animer un débat ou à donner une conférence sur les questions d'esthétique, je choisirai toujours ce film de Chahine pour expliquer comment une œuvre d'art peut produire un effet de connaissance. Je parlais, bien sûr, de Mohamed Dib, de Tolstoï ou de quelques autres dont les œuvres, plus qu'une histoire ou un récit, se mettaient à refléter l'âme d'un peuple. J'ai revu le film plusieurs fois et, chaque fois, je redécouvrais un détail de l'écriture cinématographique. A un ami qui me demandait de m'en expliquer, j'ai parlé de cette scène dans le Destin quand le jeune prince déjà gagné aux idées intégristes décide de s'en prendre à Ibn Rochd. Il va le défier chez lui dans sa bibliothèque et, quand il ouvre la porte, le sommant de répondre à ses arguments de néophyte, il se trouve en haut de l'escalier qui descend vers la bibliothèque du philosophe. Le plan nous laisse l'image et l'impression d'une domination du provocateur, de sa supériorité face au vieillard obligé de lever la tête et le regard pour affronter celui qui est aussi son supérieur social puisqu'il est fils de l'émir. A chaque réponse, à chaque argument du philosophe, le jeune prince descend une marche ou deux jusqu'à ne plus être qu'à la hauteur du savant puis écrasé par ses arguments, affalé sur la table et sous le regard du savant. Plus que l'échange des mots, des preuves, des questions des arguments, c'est cette série de plans qui communique aux spectateurs l'âpreté de la confrontation et son issue. Chahine excellera dans ce langage par l'image dans tous ses films. Dans Saladin, l'émir arabe entrera dans le camp chrétien dans l'obscurité et soignera Richard Cœur de Lion dans une lumière incertaine. Ce n'est que les soins terminés que nous pouvons voir clairement les visages des deux adversaires proches à se toucher comme si le médecin et le malade s'effaçaient dans l'obscurité ayant entouré leur trêve qui se terminait avec les soins pour ne plus laisser la place qu'aux deux combattants. Chahine était un grand maître du métalangage par quoi se construit l'art dans sa polysémie, par quoi se transmet l'émotion et communiquent les inconscients dans les archétypes culturels ou interculturels. Le succès de Chahine en dehors de son pays, comme les succès des autres grands cinéastes, tient à ce fait que l'art s'adresse aux degrés premiers sur lesquels se sont construites les cultures et les valeurs. Et Bab el hadid contient au plus haut niveau cette adresse aux degrés premiers. D'abord les personnages. D'un coup, d'un seul, le film a effacé tout cet artifice des belles voitures et des belles villas, des romances touchantes mais trop proches des contes de fées. Là, dans la gare, grouillait le peuple avec ses habits, ses paroles, sa gouaille, ses problèmes pathétiques, sa bataille permanente pour le pain, ses rêves d'amour beaucoup plus simples et plus profonds que les romances, ses drames terribles mais si quotidiens. Je me croyais replongé dans les scènes quotidiennes de mon quartier. Les femmes en plus, cela vous change du tout au tout un peuple et sa culture. Chahine, le grand maître du métalangage Avec ce mystère dans ma tête de savoir comment je me retrouvais complètement dans ce petit peuple d'Egypte alors que Chahine m'en montrait toute la différence avec cette présence des femmes –répétons-le–, cette bonhomie inexistante chez nous, surtout quand les femmes sont là. Ce n'est pas tant cette question de culture qui me frappera. C'est cette question d'âme. Au bout du film, au bout de toutes les fois que je l'ai revu, cette bonté, cette patience du petit peuple, cette attention à chacun, cette place faite au fou m'ouvraient à cette découverte que seul un héritage pluriséculaire de malheurs pouvait façonner cette façon de vivre, cette façon de s'entraider à vivre, ce besoin ou cette conscience que l'autre reste un appui même quand il dérange les équilibres fragiles que la pauvreté impose aux gens. C'est bien cela qui se dégage du film : un peuple égyptien confronté à une grande pauvreté et qui s'en sort non avec l'aigreur, l'agressivité, la haine mais avec la bonté. En préservant son humanité. En lui donnant les prolongements au quotidien. Mais n'est-ce pas ce que faisaient nos ancêtres, nos grands-mères et grands-pères, avant que la marchandisation et la monétarisation capitalistes des rapports sociaux ne viennent détruire les anciens ressorts et les anciennes valeurs de solidarité ? Ce qui, à mon insu, me bouleversait dans Bab el hadid, c'était cette part d'humanité que je retrouvais. C'était ma part d'humanité que je retrouvais dans l'humanité de petit peuple mis en scène. L'art ne devient art que lorsqu'il nous transmet à partir des autres cette part de nous-mêmes. Et tout au long de son œuvre, même dans ses derniers films, plutôt autobiographiques, Chahine ne cessera de faire de cette Egypte ou de cet Orient le miroir gratifiant du meilleur en nous. Les succès, les grands succès, les succès durables qui nous font affirmer sans risque d'erreur que nous avons affaire à une œuvre d'art ne se construisent pas sur des malentendus. Mais sur la polysémie de ce qui fait de nous les mêmes hommes à travers la multitude de nos habillages. Ce film m'a tellement marqué que, bien plus tard, quand j'ai rencontré des écrits ou des paroles qui moquaient ce peuple en ramassant toutes les «bonnes» raisons de l'hégémonie médiatique des Frères musulmans ou de la nouvelle obsession des apparences extérieures du hidjab, Bab el hadid a joué comme un vaccin. Je me souvenais que les films à l'eau de rose nous fabriquaient un peuple des villas et des amourettes avant que Chahine nous renvoie au miroir de ce vrai petit peuple. Le miroir du vrai petit peuple Alors, en lisant ces quolibets faciles qui réduisent un grand peuple aux péripéties médiatiques des Frères musulmans, je suis peiné et je ris. Je ris de la bêtise réductrice qui, s'attaquant formellement aux intégristes, veut nous faire mépriser un peuple suffisamment idiot pour s'en faire l'otage. Je me souviens de Bab el hadid en me disant que la vérité doit être bien ailleurs que là où on veut nous la montrer avant que les grèves, les manifestations et les blessés de Mahalla et de Mahalla El Qoubra viennent montrer la vitalité et les combats de ce peuple. Je n'imaginais pas que l'art pouvait être préventif de la maladie de la bêtise. Celui de Chahine a joué ainsi dans mon cas. Ce n'est pas accidentel que ces côtés insolites de l'art apparaissent à propos de Chahine. Il n'a pas seulement travaillé son image en dépit de la filmographie de son pays ou en rupture avec elle. Il a, contre cette cinématographie, repris les liens avec son peuple dans un choix idéologique clair, d'une rare netteté. Chahine accompagnait la lutte de libération de son peuple et celle des peuples arabes. On ne connaît pas un seul créateur aligné sur cet idéal qui n'ait pas en même temps choisi de s'aligner sur les besoins, les problèmes et les luttes des classes populaires. Nulle part ailleurs que dans l'art, cette alliance de la libération nationale et de la libération sociale n'est aussi forte. Par nécessité philosophique, par essence. L'art se joue dans ce registre de notre humanité partagée, il ne peut sortir de l'humanisme compris au sens d'un humanisme de lutte, non l'humanisme des salons. Il faudra chercher chez Gramsci et Fanon pour fouiller cet aspect mais d'emblée l'humaniste des artistes ne peut s'accommoder de la perspective de l'aliénation qui ferait perdre aux classes populaires et aux damnés de la terre le fruit de leur combat pour l'émancipation nationale. Si cette dernière devait déboucher sur une nouvelle domination mais interne, alors elle aurait perdu tout son sens. L'art, l'humanitépartagée Elle serait devenue aliénante et ses acteurs, des aliénés. Ses films sont traversés par cette ligne de fracture, par cette obsession : comment garder au combat, à l'amour, à la vie, le sens que nous avons voulu lui donner ? Je pense que les controverses sur ses dernières œuvres, les films autobiographiques sont survenues parce que les acteurs de ces controverses n'y ont pas vu la tentative de retrouver dans cette évocation le sens de ce qui l'a amené aux Etats-Unis et le sens de ses rapports avec cette femme qu'il a aimée et ce fils qui paraboliquement est son œuvre. L'homme a rejoint la terre qu'il a aimée. Elle a nourri ses rêves. Il va nourrir son éternité d'égyptienne. Et si, par hasard, une famille s'installe pour vivre sur son caveau, elle entendra, la nuit, quelqu'un lui murmurer des mots de bienvenue. M. B