La culture ne vit que par sa consommation. Une culture qui n'est pas diffusée, n'a pas d'espace d'expression, d'audience et de public est vouée à l'extinction. Si la halqa et le goual ont disparu, c'est parce que les marchés hebdomadaires qui se tenaient dans les villages et étaient leur espace d'expression, leur tribune, n'existent plus, ou, plus précisément, ne sont plus ce qu'ils étaient il y a une cinquantaine d'années. E'ssoug était, en effet, plus qu'un marché où se vendaient (ou s'échangent, le troc avait cours alors) fruits, légumes et autres produits de l'élevage. C'était un lieu de rencontres, d'échanges d'informations et de nouvelles et de distraction. Tous les habitants de la région convergeaient vers le village où se tenait le marché. Et chaque bourg avait son jour de la semaine pour son marché, différent de celui des autres villages de la région. Certains villages ont d'ailleurs pris pour nom, ce jour. C'est ainsi que l'on a des Souk Letnine (lundi), Souk El had (dimanche), Souk E'tlata (mardi)…Cette organisation des marchés populaires et le brassage social les caractérisant étaient une aubaine pour les conteurs, troubadours et poètes populaires qui se déplaçaient d'un village à un autre, d'une région à une autre, voire d'un pays à l'autre (on a vu des conteurs marocains animant des halaqat dans des marchés aussi bien dans l'ouest que dansl'est du pays). Joutes oratoires, contes, chants et poèmes populaires rassemblaient les gens autour - d'où le nom de halqa, ronde - de l'aède. Il y avait ainsi l'artiste, le produit, l'espace d'expression et le public «consommateur». Et en se déplaçant d'un marché à un autre, ces artistes assuraient la diffusion de toutes ces cultures populaires qu'ils véhiculaient. Aujourd'hui, ce modèle traditionnel a quasiment disparu. Mais aujourd'hui il y a Internet, les chaînes de télévision satellitaires, les scènes mobiles, les studios d'enregistrement, les distributeurs, les promoteurs et d'autres corps de métiers qui permettent à la culture d'être mondialement diffusée et à la portée de tous les citoyens du monde, ou presque. Paradoxalement, jamais les cultures locales - qui constituent la culture nationale - n'ont été autant menacées de disparition. L'invite à la découverte qu'offrent les nouveaux canaux de diffusion a trouvé une soif de voir et/ou d'écouter que notre culture n'a pas su satisfaire. Il est plus facile de télécharger le dernier album ou film produit à l'autre bout du monde que de trouver une production culturelle algérienne, surtout si elle date de époque où la technologie se limitait à la bande magnétique et la pellicule. Dès lors, cette «invasion» culturelle satellitaire a fini par combler le vide laissé par la culture nationale et s'est créé ses consommateurs avec de nouveaux goûts et tendances qui ont même induit des mutations comportementales, donc sociales.Y a-t-il un moyen d'inverser la tendance pour redonner à nos cultures locales une place et un public ? Les plus pessimistes affirment que c'est peine perdue que de vouloir s'opposer à la modernité et à la technologie qui sont la marque du monde d'aujourd'hui. La culture fait partie de ce monde. Elle est son expression et son miroir. Ce n'est pas l'avis des optimistes qui soutiennent que la réappropriation des référents culturels et identitaires auxquels nous avons tourné le dos nous permettra d'avoir un repère civilisationnel dans ce monde où l'individu est atomisé. Ils voudront pour preuve le gnaoui, le chaabi, le bijou en argent ou le tapis qui se sont internationalisés et identifient, cependant, non seulement le pays mais également la région d'où ils viennent. Et quand ces produits culturels conquièrent des scènes internationales, même si c'est grâce à leur intégration dans un melting-pot culturel, on ne peut s'empêcher de ressentir cette «fierté d'être Algérien», CQFD. Aussi est-il donc nécessaire et primordial de ressusciter toutes ces expressions culturelles sur lesquelles s'est accumulée la poussière du temps pour leur redonner un autre lustre en les remettant au goût du jour. L'Algérie a tous les moyens, humains et techniques, pour réinscrire les cultures locales dans une dimension aussi bien nationale qu'universelle. Les festivals internationaux et les centres culturels algériens à l'étranger, pour ne citer que ces deux exemples, sont des vecteurs qui ne demandent qu'à être bien exploités. Mais il faut faire montre d'imagination et d'esprit d'initiative, des atouts que ne donnent, hélas, ni la technologie ni les diplômes ou l'argent, pour pouvoir donner un habillage avenant à une culture que nous avons nous-mêmes folklorisée. H. G.