«Une année s'achève, une autre commence». Les lapalissades les plus fades, on en a l'habitude mais on ne veut pas toujours les éviter. On va donc en lire et entendre beaucoup dans le genre. D'abord parce que l'effort d'aller chercher une formule moins rasante n'est pas vraiment notre marque de fabrique, ensuite parce que les fins d'année se ressemblent tellement qu'on ne voit pas pourquoi il faudrait changer les mots qui les accompagnent. A l'heure des bilans, on se rend compte qu'il n'y a pas de... bilan ! Pourtant, beaucoup de gens s'accrochent à la formalité. Dans une année, il faut bien chercher ce qu'on a fait d'intéressant et en cherchant, on finit toujours par trouver. Tenez, les plus chanceux en la matière sont les comptables. Ils ont des chiffres jusqu'à s'y perdre. Tout le monde en a à leur proposer et ce qui ne gâte rien, on les paie plutôt bien pour les aligner. Les patrons d'entreprise et les commerçants sont rarement contents de leur année mais les comptables ne s'en plaignent pas. D'abord parce qu'on les paie pour les bons et les mauvais chiffres, ensuite, parce qu'ils sont seuls à avoir les vrais. Les impôts, ils se contenteront de ce qu'on leur communiquera. Ils sont de vrais veinards, les comptables, qui gagnent leur vie en se mettant dans le secret des dieux. Il y a aussi les ministres, certains sont là depuis seulement quelques mois mais ils sont obligés d'établir un bilan de leur «secteur». Enfin, «obligés» est juste une façon de parler, parce que personne ne leur demande vraiment des comptes même quand ils sont là depuis une décennie, ils disent tout de même qu'ils ont le «sens de la continuité de l'Etat et de la pérennité des institutions». A propos d'institutions, il y a la police et la gendarmerie qui doivent en donner plein, en cette fin d'année qui ressemble à toutes les autres. Les services de sécurité n'ont pas recours aux comptables pour leurs bilans. Ils ne vont donc faire aucun homme heureux contrairement aux patrons et commerçants. Mais comme ils sont soumis à «l'obligation de résultats» et que ce sont les chiffres qui font les résultats, ils vont donc les livrer. A la tutelle, parce qu'il faut bien assurer un petit impact sur les carrières, et à l'opinion, parce qu'il faut bien que les citoyens soient «imprégnés» de leur action. Alors, ils nous diront les chiffres de la criminalité ordinaire, de la drogue, des accidents de la route, des infractions avec tous leurs niveaux de gravité, des délits grands et petits, des vols, des agressions, des détentions provisoires, des présentés devant la justice et des libérés après quelques heures. Il y a très peu de chiffres qui sont pris au sérieux mais il y en a pour qui on accorde quelque attention. Et d'autres qui vont encore faire rire ou jaser. Il y ceux des logements construits dont on dira combien sont distribués. Ceux des logements distribués dont on se moquera parce qu'il y a toujours autant de demandeurs qu'avant leur livraison. Il y a ceux en construction dont on se demandera s'ils vont un jour être finis et ceux finis dont on dira qu'on ne les a jamais vus. Et enfin, les chiffres de l'économie. On produit plus et on importe encore plus. On a accordé plus de crédits et il y a de moins en moins d'entreprises. Il y a de plus en plus d'argent et de plus en plus de pauvres, de chômeurs. Il y a de plus en plus de pauvres et autant de nouveaux riches. Il y a plus de voitures vendues qu'au temps du crédit automobile. Il faut arrêter les chiffres, ils ne servent à rien dans ce pays. Même s'il faut quand même en donner à la fin de l'année. Pour les comptables et pour le reste. Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.