De l'absurde par le trait Des dessins à fleur de peau, à dessein et déclinés en une quarantaine d'oeuvres réalisées d'un jet et sans croquis sont visibles jusqu'au 16 juin... «Tous ces personnages que vous voyez me pèsent lourd sur les épaules, je voudrais m'en débarrasser. Ce serait prétentieux de dire que je dessine le monde qui m'entoure, en même temps tout ces personnages sont le fruit de mes questionnements existentialistes, mes joies, mes faiblesses, ça vient de ce que je vois, je lis, mes maladies, mes cauchemars... en fait j'aimerai me surpasser, artistiquement parlant, je voudrais naître!...» nous a confié le jeune artiste pas encore 30 ans au compteur mais au regard bien lucide et qui avec, toutes ses réflexions peut facilement enjamber le cap de la maturité artistique en éructant sur la toile tout ce qu'il a pu contenir en lui de vécu et de souffrance intérieure peut-être. Car dit-il, en effet, lorsqu'il confie à un autre artiste que lui, en la personne de l'écrivaine et dramaturge Hadjar Bali: «On n'a trop traité d'imbécile. Ça m'a travaillé, étais un peu l'imbécile de la meute. On m'a traité de kelb, hmar, bghel, bête, ivrogne, clown, bouffon, mahboul, machi argaz. Ce sont les titres de mes dess(e)ins. Ça a donné des oeuvres magnifiques. Les seules dont je me rappellerai toujours...» Un naïf candide? non plutôt un homme mi-torturé mi-sage qui sonde avec une conscience apaisée ce qui le turlupine, fait rage dans ses entrailles et l'accompagne dans son quotidien. «Regarde ce titre» et il nous tend la manchette d'un journal montrant le Premier ministre Sellal exhortant les entrepreneurs algériens à redoubler d'efforts pour investir davantage dans leur pays. «Tu vois, c'est aussi tout ça qui se retrouve dans mes personnages...». Un monde onirique, difforme, décalé mais grotesque auquel l'artiste ajoute une note de tendresse parfois mi aigre, mi doux comme le temps qui se joue parfois de nous. Etat embryonnaire pas encore né, tel une chrysalide en gestation, qui rêve de devenir papillon vanté ou jalousé pour sa légèreté et ses couleurs est somme toute le rêve de Mehdi Bardi Djellil qui, comme n'importe quel artiste, se plaît à se régénérer à travers sa matière brute remodelée afin de toucher la grâce qui le rapprocherait du divin créateur, celui dont on affuble du qualificatif «perfection». D'essai en essai, le monde lui-même est en perpétuel expérimentation de soi, au détriment de l'autre, d'inventivité et de génie qui, à la place du développement, aspire par moments à des créations bizarroïdes et étranges. L'homme face à sa solitude étreint la noirceur qui est en lui et se met à nu devant son sourire trompeur. Bouffon, glouton, ou mort vivant, l'homme, cette particule ridicule de l'univers marche devant soi ou à reculons, c'est selon, au grés de la pendule telle une Alice au pays des merveilles qui fait de surprenantes rencontres au gré de ses pérégrinations fantastiques. Idylliques ou réalistes, les créatures telles dessinées par Mehdi Bardi Djelil ont je ne sais quoi de nous moi-même, dans l'attrait et l'intention énigmatique auxquels l'artiste affuble par le geste et le regard, sa subtile intention. Il affûte aussi son trait, non pas pour jouer de nos apparences fragiles et mortifères, mais pour enfin déceler nos grosses failles, par son prisme déformant dont lui seul détient le secret. Celui de l'oeil aiguisé qui fait germer sur sa Toile mille et une idées fantasques mais originales sur la dureté de la vie mais aussi sa désinvolture telle une échappatoire de rêverie et de sable qui se faufile entre les doigts... Portraits d'embryons déficients sur bois, en couleurs ou figures désarticulées en noir et blanc sur papier aquarelle, les créatures de Mehdi Bardi Djelil sont des catalyseurs d'un certain excès qui ne dit pas son nom. Que ce soit cette tête de chien battu, à ce couple jouant à la baballe, à ces excroissances nées d'un corps en déconfiture ou ces deux hommes deux pieds sous terre, à côté d'un animal gigantesque portant son phallus triomphant au gré du vent, ces nez de cochon et d'oiseau, il y a dans cette mascarade picturale un pied de nez à la violente méchanceté sourde qui nous habite, cette grossièreté de chimère de vie dont il faudra bien l'assumer ou s'en accaparer fusse-t-il par la queue au lieu de la laisser filer et nous faire engloutir par la sinistrose. La désinvolture oui mais pas la désorientation. La mélancolie certes, mais avec une bonne dose de rire et d'espièglerie comme l'est assurément Mehdi Bardi Djelil qui n'a pas fini d'explorer ses limites artistiques, pour le grand bonheur de tous! Pour s'en convaincre, il suffit de faire un petit tour du côté du square Port Saïd où trône cette belle baignoire remplie de cactus, car là-bas, qui aime bien châtie bien. Et l'on retourne toujours avec le grand sourire de satisfaction dans cette société qui offre ses espaces pendant les heures de bureau à des artistes qui redoublent d'inventivité. L'expo Bardi dess(e)ins se tient pour l'heure jusqu'au 16 juin, du samedi au jeudi, entre 14h00 et 17h30. Un endroit où il fait bon vivre et respire à lui seul la fibre artistique...