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«La musique m'a découvert»
Nazim Bakour, musicien compositeur et chef de projet, à L'Expression
Publié dans L'Expression le 05 - 02 - 2022

À peine la trentaine, ce musicien compositeur, touche-à-tout, a plus d'une corde à son arc. Il est, aujourd'hui, sollicité par de nombreux groupes. Ne s'arrêtant pas là, Nazim se plait à monter des projets dans l'objectif de faire exporter notre musique et culture algériennes à l'international. Il nous parle ici, ainsi, de son parcours, son engagement pour l'art, de ses motivations, mais aussi de son actualité et projets, notamment le fameux « One Beat Sahara » dont il est impatient que ça débute. Ce sera dans quelques jours à Taghit avec une pléiade de musiciens d'Afrique et des USA…Une nouvelle aventure artistique et humaine qu'il attend, histoire d' oublier un peu cette pandémie et penser « musique » avant tout…
L'Expression: On vous connaît en tant que musicien, multi-instrumentiste, jouant dans de nombreux groupes tels Ifrikya Spirit ou encore Edey. Comment êtes-vous venu à la musique?
Nazim Bakour: C'est la musique qui est venue à moi. Ça s'est fait d'une façon assez naturelle. D'abord, par passion, puis par hobby et enfin, par la pratique. À la fin, c'est beaucoup plus un concours de circonstances qui m'a amené au monde professionnel de la musique. D'ailleurs, pour l'anecdote, étant plus jeune, j'ai intégré le groupe Edey, il y a dix ans. J'ai commencé avec la percussion et la batterie.. C'était à l'époque de leur single «Ana djazaïri». J'ai tourné, du coup, avec le groupe durant quelques années. On s'est retrouvé dix ans plus tard et j'ai réintégré le groupe cette fois, en tant que guitariste.
-Quelle a été votre situation en tant qu'artiste ces deux dernières années surtout avec la rareté des spectacles, due à la crise sanitaire?
Comme tous les artistes, on vit vraiment une situation de crise et de combat. On est vraiment engagé à faire perdurer notre art et notre métier. Cette crise, c'est quelque chose que l'on n'a jamais connu auparavant. C'est vrai qu'on fait un métier très flexible, où l'on connait des périodes creuses, où il n'y a pas beaucoup d'activités, mais là, c'est un cas particulier. Quand bien même les festivals et les structures tentent de s'adapter avec le live streaming etc. mais cela reste insuffisant, ce n'est pas encore assez mûr et abouti chez nous, pour que cela permette à un artiste d'en vivre. Personnellement, j'estime que j'ai eu beaucoup de chance, dans la mesure où je porte plusieurs casquettes. Je ne suis pas que musicien de session. Je suis aussi compositeur et porteur de projet. Cela m'a permis donc de faire des choses, notamment de composer pour des spots publicitaires, de travailler dans l'image, mais aussi de participer à des résidences ou à des collaborations à distance qui m'ont permis de perdurer. Durant la pandémie j'ai eu beaucoup de collaboration avec des ambassades et des structures étrangères, ici, en Algérie, dont une résidence avec l'ambassade du Portugal, que nous avons représenté avec Hind Boukella, avec le projet Alge-Rio, lors du dernier festival européen au TNA. Il s'agissait d'un projet de world music qui consistait à fusionner musique latine avec la musique andalouse et bien d'autres influences. Nous avons pris part avec ce même projet avec l'ambassade du Brésil ou nous avons marqué la 122eme année de la fête nationale du Brésil. l'ambassadeur Falvio Marega a tenu à remercier le groupe et moi-même pour la réussite de l'événement en m'offrant un cavaquinho qui est un instrument brésilien traditionnel qu'on a intégré, d'ailleurs, à notre répertoire sur les prochains morceaux...J'estime, en effet, être chanceux dans ce sens par rapport à ça. Cela n'a pas été le cas pour beaucoup de mes collègues qui se sont vu changer de métier ou d'activité, ou ont dû carrément émigrer ou voyager, ailleurs, pour trouver du travail. Il y a eu, quand même, une bonne dynamique au départ, des gens ont continué à créer malgré tout. C'est vrai qu'au début, Il y a eu beaucoup de créativité quand les gens sont restés chez eux. Il y a eu même des collaborations avec des musiciens algériens de la diaspora. On a enregistré plein de choses ensemble, fait des choses. Mais quand le côté alimentaire n'est pas au rendez-vous, l'aspect créatif ne suffit pas.
Avez-vous une carte d'artiste et quel regard portez-vous sur la loi portant statut de l'artiste?
L'initiative est honorable. Elle est bien. Je possède, effectivement, une carte d'artiste d'affiliation à l'Onda comme établi par le Cnal (Conseil national des arts et des lettres). Il est vrai que la carte d'artiste permet, aujourd'hui, d'avoir une assurance et de cotiser pour la retraite etc. mais le statut reste encore inabouti. Qu'un musicien cotise au même titre qu'un salarié presque, ce n'est pas vraiment adéquat avec le type d'activité qu'on exerce et qui reste une activité très flexible. C'est-à-dire qu'on ne peut pas traiter les musiciens comme des salariés. J'ai espoir que ça évolue et que ça aille vers un système d'intermittence où l'artiste pourrait être rémunéré en fonction du nombre de concerts ou travaux effectués pendant l'année au lieu de le considérer comme un salarié. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine-là. J'ai juste évoqué un seul aspect, mais ils y en a beaucoup d'autres à traiter. Ça reste un sujet très large.
Quelle évaluation faites-vous du monde de la musique en Algérie et comment concevez-vous votre place?
Dans le monde entier la situation de la musique est en crise, quant à l'Algérie je dirais qu'on a eu un grand pic de créativité de 2000 à 2015/2016. Et là, malheureusement, selon ma propre perception et vision des choses, je remarque qu'il y a beaucoup d'artistes qui s'exportent, mais de la mauvaise façon. Ils quittent le pays et vont faire leur art ailleurs. Je ne leur en veux pas. Je respecte leur choix. Chacun ses raisons et circonstances, mais c'est de la ressource humaine qu'on perd. Un autre point à soulever est la privatisation du secteur, ce n'est pas l'art ou le contenu qui manque. Sur tout le territoire national, d'un point de vue global, il y a beaucoup de «contenu», mais ça reste toujours à l'état embryonnaire car pour démarrer, produire, et accompagner ces projets-là, il demeure un gros creux dans le métier du spectacle et de l'art en général et de la production musicale en particulier. Fort heureusement, il existe, toutefois, des gens qui sont engagés à faire combler ces vides-la. Je peux citer certains, notamment Studio Aminos, Oustowana, Yanis Ait Kaci, Ferhat de Azazga, Bazou de Bejaïa... Ce sont des gens qui essayent de faire de leur mieux pour améliorer la qualité de la production musicale et combler le vide autour de certains métiers qui entourent la musique, car, il faut savoir qu' il ne suffit pas seulement qu'un artiste fasse son album ou qu'il crée pour que le monde de la musique se porte bien. Il y a un tas de métiers à entretenir comme manager, booker, tour-manager, l'éditeur, l'arrangeur, le compositeur etc. c'est toute une sphère à entretenir en gros. Dans ce sens je dirai que le monde de la musique en Algérie passe par une période difficile. On espère des jours meilleurs. Quant à ma place, personnellement je me positionne comme une personne engagée à faire améliorer notre art. En fait, je me sens engagé en tant que vecteur culturel, sans aucune prétention mais j'essaye d'accompagner et de donner le meilleur de moi-même. Je me sens engagé à faire vivre des projets intéressants, surtout quand il s'agit de musique algérienne, de patrimoine ou d'initiatives créatives, je tiens bien à le préciser, c'est-à-dire des initiatives qui peuvent contribuer à faire exporter notre culture car je suis pour l'exportation de notre culture de la meilleure façon en étant libre artistiquement. Pour ce faire, J'essaye d'établir beaucoup de connexions à travers le pays. C'est-à-dire quand j'ai l'occasion de faire un voyage ou une tournée à travers le pays, j'essaye de récolter le maximum de contacts dans le but de collaborer éventuellement plus tard et faire des choses sans attendre rien en retour car quand il y a un travail qui a été fait, ça peut aider. J'en ai fait des expériences lors de résidences et des rencontres comme ça, qui n'avaient pas vraiment de but précis de créer ou de produire quelque chose et puis un jour, des années plus tard, je me retrouve avec ces artistes-là, à jouer sur leurs albums ou à faire des choses pour eux. Ma place je la considère donc comme un vecteur artistique nord-africain. C'est la casquette que j'essaye de porter, du moins, de la meilleure façon.
Enfin, vous allez participer, le mois prochain, au projet «One Beat Sahara» qui se tiendra à Taghit. Pourriez-vous nous en parlez?
C'est une superbe initiative. Une initiative grandiose! Je ne sais pas si c'est l'émotion.. Mais j'ai hâte! En général, je suis une personne qui a la tête assez froide... bien sur les épaules, j'arrive à avoir une perception claire de ce qui se passe. Mais là... je pense que c'est vraiment une valeur ajoutée pour l'Algérie et pour la région Sud et Sud-Ouest de l'Algérie. Ce qui est très important dans ce projet, c'est qu'il y a une connexion inter-Afrique, qu'on n'a pas l'habitude de voir ou bien très rarement. Notre continent regorge de potentiels artistiques. Le continent bouillonne. Ça m'attriste de voir qu'en Algérie il y a une sorte de coupure vis-à-vis de notre continent. Personnellement, j'essaye toujours de participer ou de pousser vers des projets dans ce sens. Je peux vous citer un exemple: il y a 5 ans, j'ai participé à un projet qui s'appelle El Foukr rassembli qui a donné naissance à un album «Look South» (Chouf el Djanoub). C'était vraiment une collaboration Sud/Sud avec des musiciens ouest-africains, centre- africains, et nord-africains. «One beat» s'inscrit dans la même optique. C'est vraiment une collaboration Sud /Sud. Il y aura des musiciens de toutes les frontières algériennes, à savoir Libye, Mauritanie, Niger, Mali..Je suis très content car je suis très fan de la musique malienne et subsaharienne. il y aura aussi bien sûr le Maroc, la Tunisie et l'Algérie. Aussi, des connexions vont s'établir avec des musiciens afro--américains qui possèdent un héritage africain en eux. On peut dire que c'est une envie de la part des occidentaux de revenir vers la source et de notre part, d'exporter notre culture. De jumeler les deux inspirations, cela ne peut que ramener quelque chose de bien... «One Beat Sahara» est l'initiative de Chakib Bouzidi que je ne remercierai jamais assez car il m'a fait énormément plaisir. Je le soutiens à fond et je ne peux qu'être fier de connaître cette personne, qui, elle aussi, est un vecteur culturel, de par ses oeuvres et sa position. Pour le coup, là il porte aussi une autre casquette. Je suis fier de ce projet dont je suis sûr qu'il aura un gros impact. J'ai hâte que la résidence commence! Il faut savoir qu'avec les musiciens de «One Beat», nous allons enregistrer un album ensemble. Ça va être des fusions d'inspirations de plusieurs pays et de musiques qui n'ont pas l'habitude de fusionner entre elles. Par exemple, de la musique mauritanienne avec de la musique algérienne, notamment. Il est à noter aussi qu'il y aura un concert au niveau de Taghit et un autre, à la villa Abdelllatif qui est aussi un endroit chouette pour créer, car la résidence se fera en deux parties. J'ai hâte de vivre l'expérience et qu'on commence l'aventure car ça va être vraiment une aventure!


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