Au moins un Algérien sur dix souffre de traumatismes psychiques ou de dépression nerveuse. La société algérienne est-elle la société la plus frappée par l'une des pathologies les plus répandues de la planète, la dépression nerveuse et ses «dérivés»? Deux études communiquées lors du Congrès international de psychiatrie qui s'est déroulé au mois de novembre à Alger semblent vouloir le confirmer. Des spécialistes américains ont estimé qu'entre 10 et 12% de la population algérienne souffre de maladies mentales. Les travaux de l'étude suisse, basée sur des statistiques, font apparaître que 3 à 7% des Algériens doivent bénéficier d'un traitement psychiatrique. Les résultats obtenus par ces deux recherches s'emboîtent et se complètent à première vue. Voilà donc, posé grosso modo et schématiquement l'état des lieux et le constat peu reluisant de l'état de la santé mentale des Algériens. Sommes-nous en train de devenir «fou» ou sur le point de le devenir? Les chiffres, en tous les cas, parlent d'eux-mêmes. Les rues aussi. Elles ne font que vouloir confirmer cette triste réalité. Le nombre d'aliénés mentaux qui peuplent les rues des villes et des villages d'Algérie renseigne sur l'ampleur du phénomène. Ils seraient, selon les chiffres rendus publics, plus de 200.000. Eloquent. Cela représente quelque 17% de l'ensemble de la population algérienne. Ceci pour la partie immergée de l'iceberg. La tradition fortement ancrée dans la société algérienne a créé en son sein de très fortes inhibitions. Elle est prude par essence. Elle ne montre pas ses défauts, elle les cache quelquefois par solidarité et souvent par crainte du regard de l'autre. Elle cache ses handicapés, elle n'exhibe pas ses fous. Ce sont des marginaux complètement pris en charge par leur famille. Serions-nous donc encore très loin de ces statistiques qui nous font déjà très peur? Tous les malades ne sont pas recensés en Algérie. Et pourquoi le seraient-ils puisque beaucoup de familles croient en l'irréversibilité de cette forme de maladie. Les maladies mentales en constante augmentation depuis de nombreuses années ont-elles définitivement condamné les 150.000 cas de schizophrénie recensés? «Les maladies mentales même dans leur forme la plus extrême, la schizophrénie, sont guérissables, avec une bonne prise en charge, 1/3 d'entre eux guérissent complètement, alors qu'un tiers guéri mais avec un traitement à vie», selon M.Nicolas Sartorius, épidémiologiste suisse. Il faut cependant relativiser les choses. La souffrance résultant des traumatismes psychiques ou de la dépression nerveuse ne sont pas synonymes de folie. Elle est le fruit de l'étiolement d'un stress longtemps contenu dont les frustrations en constituent le moteur. Violence, paupérisation, érosion du pouvoir d'achat, échec scolaire, manque de logements et chômage forment la longue liste qui conduit vers la mal-vie. Et puis il y a aussi cette violence sournoise, plus, difficile à identifier sans aucun doute, car longtemps refoulée. Elle est en nous, elle est quotidienne. On la rencontre dans les lieux publics, dans les transports, chez le boulanger, chez le boucher, au marché. Même les lieux de socialisation ne sont pas épargnés. Dans nos stades par exemple, la violence est devenue presque une culture. Une arène pour gladiateurs des temps modernes. Là où les mises à mort même symboliques trouvent leur meilleure expression. «A mort l'arbitre» entend-on, souvent. Les terrains de football sont devenus des déversoirs, où obscénités et agressions physiques font malheureusement bon ménage. Mais les vraies séquelles sont certainement ailleurs. Elles ont des origine dramatiques liées aux événements douloureux vécus par les populations algériennes. Aucune étude sérieuse, aucune statistique ne sont venues rendre compte de l'état de stress post, traumatique développé par les témoins. Des événements sanglants qui ont marqué la tragédie nationale. Le carnage du boulevard Amirouche, Bentalha, Raïs, Relizane...Des massacres, une barbarie, qui ont laissé des traces indélébiles dans la mémoire collective. Ce qui a fait dire à M.Mohamed Tidjiza, professeur de psychiatrie et chef de service à l'hôpital Drid Hocine: «Il y a des conséquences qui sont dues à la fragilité de l'espèce humaine, mais la part de l'événement, et notamment ceux relatifs à la violence humaine, est déterminante. Et là, malheureusement, l'Algérie est bien servie.» Le secteur de la santé mentale, complètement délaissé par les pouvoirs publics, nous a, sans aucun doute, livré l'un de ses avatars les plus violents: le suicide de type kamikaze.