À l'avènement de l'Indépendance et l'installation des monopoles au milieu des années soixante, le secteur des assurances a glissé, petit à petit, vers une fonction beaucoup plus administrative qu'économique. Le monopole et la spécialisation des compagnies ont graduellement fait que ces dernières perdent de vue, dans leur stratégie, la dimension client. La satisfaction du client est alors, peu à peu, passée du centre des préoccupations des managers du secteur vers leur périphérie, et il est devenu par la force des choses un usager qui n'a d'autre choix que d'aller vers les compagnies pour “acheter” un document exigé par la force de la loi et qui lui permettra de prouver seulement qu'il est assuré sans chercher un service, encore moins une qualité de service, au-delà de son acte. C'est ce qui, partiellement, a empêché le marché de se développer correctement comparativement à des marchés de même taille. Si nous comparons les marchés tunisien, marocain et algérien, nous remarquons que le marché marocain produit environ 2,2 milliards USD en assurances avec une population équivalente à celle de l'Algérie et un potentiel assurable moindre ; le marché tunisien avec moins de 10 millions d'habitants produit environ 750 millions USD ; et le marché algérien — avec 35 millions d'habitants, un programme d'investissement de 200 milliards, un potentiel assurable des plus importants et on arrive à peine à faire quelque 800 millions USD, alors que toutes les études indiquent que le marché algérien vaut au moins 3 à 4 milliards USD — reste comme figé. Pourquoi donc le marché algérien des assurances n'arrive-t-il pas à trouver son essor malgré toutes les réformes menées par les pouvoirs publics ces 20 dernières années ? Malgré toutes les bonnes réformes engagées, il reste des pans entiers du secteur en attente de prise en charge, et cela l'empêche de faire sa mue et de se transformer pour devenir une réelle locomotive de l'économie nationale. Certains textes réglementaires sont rigides et gênent énormément les acteurs du marché. Celui relatif à l'agrément des agents généraux d'assurances (AGA) en est un. Ce texte date de plus de 14 ans (décret exécutif n°95-340 et 341 du 30/10/1995). Les pouvoirs publics, en concertation avec les entreprises publiques, ont réintroduit le métier d'AGA avec des conditions telles que le marché est en véritable pénurie. Mais, suite logique, cela a débouché sur un vrai goulot d'étranglement pour les nouvelles compagnies, notamment privées, qui se retrouvent par voie de conséquence face à une réelle pénurie d'agents généraux qualifiés et surtout répondant aux exigences réglementaires. Si nous examinons le secteur, dans sa réalité d'aujourd'hui en Algérie, nous relevons tout de go la prédominance publique avec 70% de parts du marché ; une agence d'assurances pour 28 000 habitants (la norme étant d'une agence pour seulement 5 000 habitants) ; un marché de l'assurance vie quasi inexistant (en France, il représente plus de 70% du marché, nos voisins tunisiens et marocains enregistrent de meilleures performances que nous) ; un marché financier des plus moroses caractérisé par l'absence d'opportunités de placement et d'une surliquidité chronique rendant toute tentative de placement des plus infructueuses doublé d'une réglementation draconienne en matière d'engagements réglementés. Si une nouvelle réforme venait à être engagée dans le secteur, elle doit se concentrer sur six volets très importants : 1- une politique de ressource humaine avec formations spécialisées dans les domaines des assurances et dans les métiers techniques, notamment la création d'une école nationale d'assurances ou la création de toutes les spécialités nécessaires au niveau universitaire ; 2- un relèvement très significatif de la prime RC (responsabilité civile automobile) afin de permettre un rééquilibrage des comptes des compagnies sachant que pour tout dinar encaissé par les compagnies, elles déboursent environ 2,15 DA en dommages notamment corporels. Il est à rappeler, à ce propos, qu'une étude comparative a été menée (en 2004 par un bureau spécialisé tunisien) à travers les trois pays du Maghreb sur les tarifs RC automobiles, et qu'elle a indiqué que pour le même véhicule (avec la même motorisation et la même puissance), la RC coûte 28 USD en Algérie, 140 USD en Tunisie et 292 USD au Maroc ; 3- un assouplissement des conditions, que nous considérons très draconiennes, pour l'accès des jeunes universitaires aux métiers d'agents généraux d'assurances ; 4- la privatisation d'une ou de deux compagnies publiques afin de passer la barre psychologique des 50% détenus par le privé national et international et permettre un meilleur sort au secteur et une redynamisation plus apparente. L'exemple des télécoms et de l'agroalimentaire reste édifiant à ce sujet ; 5- permettre aux compagnies de la place (public et privé) d'intégrer le capital de la CCR (Caisse centrale de réassurance) afin d'augmenter la rétention maximale des primes de réassurance, et, par conséquent, diminuer les transferts vers l'étranger des primes en devises, le cas de la SCR marocaine est très édifiant en ces temps de patriotisme économique et de crise financière mondiale ; 6- un assouplissement de la répartition des réserves réglementaires en donnant plus de poids aux DAT (dépôt à terme) et l'achat de l'immobilier, au détriment des BAT (bon du Trésor) représentant actuellement 50% des réserves avec une rentabilité négative qui ne dépasse guère les 0,35% (avec un taux d'inflation annuel de presque 5%). La prédominance du secteur public (avec environ 70 % du marché) trouve son explication dans le fait que le secteur public économique s'assure généralement chez les assureurs du secteur public même si l'offre du privé est meilleure. Le secteur public bancaire signe des conventions exclusivement avec les assureurs publics, malgré les offres des assureurs privés, et le secteur public bancaire refuse généralement les assurances privées sur le tableau de bord de sa clientèle, notamment en ce qui concerne les avenants de subrogation. C'est là une manière de jeter l'opprobre et discréditer le privé national, au détriment des règles élémentaires d'une saine et loyale concurrence. L'Algérie a connu des réussites notamment dans le domaine des télécoms et de l'agroalimentaire, de la presse écrite, des travaux publics, des matériaux de construction et du bâtiment où le secteur privé est devenu dominant et a prouvé sa capacité d'innovation, d'écoute et d'adaptation. Les pouvoirs publics doivent se tourner résolument vers l'entreprise algérienne créatrice de richesses, notamment celle privée afin de lui apporter un soutien massif sur le plan fiscal et bancaire. Cela passe par une vraie réforme de l'administration avec une interconnexion totale de tous les services (commerce, impôts, douanes) ; une harmonisation du week-end entre les diverses administrations économiques (commerce, douanes, fisc, etc.) et le reste du secteur économique (entreprises et secteur financier) — pourquoi pas instaurer un week-end les vendredi et samedi pour l'amorce de cette nécessaire réforme ? — ; une mise en place d'une véritable politique pour rendre plus disponible le foncier industriel, un plan Marshall de la formation de la ressource humaine qualifiée dans tous les secteurs, un assouplissement et une meilleure flexibilité du code du travail afin de permettre la création de plus d'emplois ; un allégement des charges fiscales et parafiscales afin de déboucher vers une meilleure intégration du secteur informel et l'élargissement de l'assiette d'imposition, etc. Toutes les analyses du secteur économique (hors hydrocarbures) prouvent que le secteur privé algérien crée le plus de valeur ajoutée malgré toutes les difficultés rencontrées çà et là. Nous pensons que l'Etat algérien peut s'appuyer sur un secteur privé sérieux, transparent et conscient de son rôle et de ses responsabilités citoyennes pour se décider à se mettre la main dans la main et construire notre pays et assurer un meilleur avenir à tous les enfants d'Algérie. D'autant que l'évidence est qu'aucun pays au monde n'a été construit par et sur les IDE, et nous sommes sûrs que les pouvoirs publics ont pris conscience de l'importance de l'entreprise algérienne, comme cela a été relevé dans le discours de M. le président de la République devant la conférence des cadres (APW, APC, etc.) et, également, l'affirmation de M. le Premier ministre devant les membres du FCE lorsqu'il a martelé que l'Algérie ne peut être construite que par ses enfants et à travers leurs entreprises qui sont les seules à pouvoir — avec l'aide de l'Etat — faire baisser sensiblement la facture de l'importation et celle, tout aussi dangereuse, des dividendes transférables. H. K.