Le visage crispé, Chakib Khelil arrive à la salle de conférences de son ministère pour tenir une conférence de presse consacrée exclusivement à l'affaire des dirigeants de Sonatrach. Dans la salle, seul le responsable de la communication de Sonatrach était présent, à l'arrière de la salle, enregistrant la totalité de la conférence. Chakib Khelil justifiera le mutisme de Sonatrach, par rapport à cette affaire, par le fait que les principaux dirigeants sont sous contrôle judiciaire et que le ministre, lui-même, ne pouvait pas répondre. Le ministre de l'Energie et des Mines, avant de lire sa déclaration, a tenu à préciser que ce sera sa première et dernière conférence de presse sur l'affaire. Le ton est grave, la situation de Sonatrach l'est un peu plus. Et pourtant, Chakib Khelil dit réagir aux articles parus dans la presse mercredi dernier au sujet de l'affaire Sonatrach. “C'est la presse qui a rapporté l'information. C'est l'information qui m'est parvenue. Je n'ai pas plus d'informations (…) Vous vous attendiez à ce que je dise plus que ça ? Vous serez déçus”. Soit le ministre sait tout et ne veut rien dire, soit il ne sait rien, et dans ce cas-là, c'est grave, très grave pour le premier responsable de la première entreprise du pays. Comme argument de défense, Chakib Khelil aura choisi de se tirer une balle dans le pied. Même s'il refuse d'enfoncer les dirigeants de Sonatrach, dont deux sont en prison et d'autres sous contrôle judiciaire, le ministre caresse l'espoir que ces derniers soient, au bout du compte, innocentés par la justice, tout comme ce fut le cas pour les 14 cadres mis en cause dans l'affaire de “la Kharroubi”. Evidemment, la défense des dirigeants de Sonatrach sera prise en charge par la compagnie. “Ils n'ont pas été relevés de leurs fonctions, mais remplacés. Parce qu'ils sont indisponibles”, tient à préciser le ministre qui, faut-il le rappeler, était derrière leur nomination. Est-il convaincu de leur innocence ? “Je ne peux pas vous dire parce que je ne connais pas le dossier et je n'ai pas le droit d'y accéder”. Chakib Khelil ne sait pas qui a déposé une plainte contre les dirigeants de la Sonatrach. “Je ne peux pas vous répondre”, n'a-t-il cessé de marteler. Il en dira de même pour les chefs d'accusation. “Je n'ai pas les détails de l'accusation. Je ne connais pas le dossier”. Et d'ajouter : “Je ne peux vous dire que ce que la presse a rapporté”. La presse a bon dos, puisque, selon le ministre, elle a été informée avant lui et elle devrait être informée avant lui des suites à donner à cette affaire. Le ministre refuse d'assumer sa responsabilité personnelle dans cette affaire, étant donné qu'il est le responsable direct des dirigeants mis en cause. Pour lui, les procédures d'attribution des marchés publics sont transparentes. Il reconnaît que l'Algérie a un grand problème de gestion des marchés publics du fait de l'inexistence de cadres formés dans cette spécialité. Il s'agit, donc, d'une affaire de passations de marchés publics. Mais pour Chakib Khelil, le tort des dirigeants de Sonatrach se limiterait à une prise de risques, tout en rappelant qu'avant son arrivée au département de l'Energie et des Mines, il n'y avait aucune transparence dans l'attribution des marchés publics. Le ministre affirme que son département reçoit chaque jour des milliers de lettres de dénonciation, mais refuse de les prendre en charge parce qu'elles ne sont pas signées et de jeter, une nouvelle fois, la balle dans le camp de la presse “si la presse a accès à certaines informations, nous n'y avons pas accès”. Malgré la gravité de l'affaire, le ministre affirme ne pas avoir ouvert d'enquête et dit ignorer, d'ailleurs, qui a ouvert cette enquête. “La tutelle ouvre une enquête lorsqu'elle sait que quelque chose ne marche pas. Nous n'avons rien reçu sur cette affaire”. Pour le ministre, tous les fils de hauts responsables sont victimes de rumeurs. “Il suffit qu'on soit lié à quelqu'un de haut placé pour qu'on soit accusé”. D'ailleurs, il a affirmé que “la presse a déjà décidé qu'ils sont coupables”, allusion faite aux dirigeants de Sonatrach. Il dit ignorer si cette affaire aura des répercussions, mais pense que si tel serait le cas, cela devrait avoir lieu dans une année. Il se rappellera vaguement d'avoir eu vent de l'affaire, par le biais des dirigeants de Sonatrach après leur audition par le juge, “un jour de la semaine dernière”. Chakib Khelil répondra-t-il à une éventuelle convocation de la justice ? “Bien sûr. Je ne suis pas un citoyen normal ?” Le ministre qui s'est dit “surpris” d'apprendre cette affaire par le biais de la presse, reconnaît qu'il n'était “pas convaincant (durant sa conférence de presse) parce que je ne suis pas, moi-même, convaincu”.