Il est des hommes qui, en se cachant derrière l'ironie ou en traînant un sentiment d'illégitimité et de culpabilité, réussissent à saisir toute la complexité de notre monde, avec clairvoyance et lucidité. Ils parviennent à se remettre en question, à anticiper les coups, à percevoir les excès et à prévoir les échecs. Mouloud Feraoun est de ces hommes-là. Des hommes qui ont compris très vite que la violence engendre la violence, mais que la lutte du peuple algérien pour son indépendance était le moyen de reconquérir sa dignité. Ce postulat est très clairement exposé dans son Journal, 1955-1962 – où l'auteur de Jours de Kabylie décrit avec force et ironie l'humiliation de son peuple, réduit à la misère par le colonisateur –, une adaptation scénique de la compagnie les Passeurs de mémoires. Le spectacle, le Contraire de l'amour, mis en scène par Dominique Lurcel, a été présenté avant-hier soir à l'Institut français d'Alger. Accompagné par le violoncelliste Marc Lauras, le formidable Samuel Churin a incarné un Mouloud Feraoun qui doute, qui ressent de la culpabilité et qui s'interroge sur le devenir des siens. à travers son Journal, Mouloud Feraoun, celui-là même qui avait confié à son Journal que “nos ennemis de demain seront pires que ceux d'hier”, témoigne et apparaît comme un grand visionnaire. L'auteur de l'Anniversaire apparaît également comme quelqu'un qui ne pense pas à l'action uniquement, mais aux intérêts de son peuple. S'il sait pertinemment que la violence est inévitable dans la guerre pour l'indépendance parce qu'il affirme dans son texte que l'Algérie appartient aux Algériens et évoque surtout le chapitre de la torture, il continue de haïr la brutalité et lui préférer des notions comme la justice. Et puis il y a l'ironie qui vient à la rescousse de l'un des plus grands écrivains algériens du XXe siècle, qui n'arrive à cacher, dans son Journal, ni sa douleur, ni ses désordres, ni ses doutes et encore moins ses prises de position pour son peuple qui mérite de vivre heureux. La force du texte apparaît clairement grâce à la force de l'interprétation du comédien, à la scène nue et à la musique. La pièce se termine par la lecture de la lettre de Ali Feraoun adressée à Emmanuel Roblès, dans laquelle le fils du grand écrivain apprend à l'ami de son père son assassinant, le 15 mars 1962, par l'OAS. Par ailleurs, le seul petit reproche qu'on pourrait formuler à l'égard de ce magnifique spectacle est que l'auteur de l'adaptation n'ait pas pris suffisamment de distance ou de liberté avec le texte qu'il a voulu authentique. Il a voulu respecter la chronologie (et c'est un choix artistique). Le Contraire de l'amour est un très bel hommage à une plume lucide et ironique qui s'est confiée dans son Journal avec honnêteté et sincérité, et qui a surtout laissé un incroyable document, un testament pour la postérité. S K