Par leurs choix et leurs actes, ils ont contribué à fracturer la conjuration du silence, déployée par le colonialisme et amplifiée par ses relais. La guerre d'Algérie est une guerre de Libération nationale contre le système colonial. Elle a suscité l'admiration dans le monde et l'espoir, particulièrement, chez les peuples opprimés et dans les milieux de gauche. Et parce que l'Algérie était une colonie de peuplement, la guerre d'indépendance a été dure, féroce et douloureuse. Elle a rassemblé dans le même camp les autochtones et une partie de la population européenne et de confession juive acquise à la lutte contre le colonialisme et ses injustices. Soixante ans après le 1er Novembre 1954, ces Algériens d'origine européenne et de confession juive, morts pour l'indépendance et ceux encore en vie, sont restés pour la plupart des étrangers ou des personnes méconnues dans leur pays. Pourtant, cette poignée de femmes et d'hommes, qui a embrassé la cause nationale, a fait montre d'un courage étonnant, défiant la puissance coloniale (4e puissance militaire à l'époque) et rompant ses liens avec la communauté d'origine. Par ses choix, son engagement et ses actes, elle a contribué, d'une certaine manière, à fracturer la conjuration du silence, déployée par le colonialisme et amplifiée par ses relais, internes et externes. Six décennies après le déclenchement de la lutte armée pour la libération du pays, qu'évoquent en Algérie, pour nos jeunes et nos moins jeunes les noms de Reine et Georges Raffini, André Martines, Roland Simeon, Raymonde Peschard, Georges Connillon, Roger Touati et bien d'autres encore, qui ont donné leur vie pour que vive l'Algérie indépendante ? L'école a-t-elle parlé des frères Timsit et de Georges Arbib, de confession juive, qui ont été emprisonnés parce qu'ils organisaient un des premiers laboratoires de fabrication de bombes ? Des Sportisse, frères et sœur, d'Eliette Loup, de Myriam Ben, de Maurice Baglietto, de Mme Gautron et Nellie Forget ? Qui se souvient, aujourd'hui, de Fernand Iveton, seul condamné à mort originaire d'Europe et guillotiné en février 1957 à la prison de Barberousse (Serkadji) ? Et, qui a lu ou relu la lettre d'Henri Maillot, si fidèle à l'appel du 1er Novembre 54, dans laquelle il assumait pleinement son "algérianité" : "Je ne suis pas musulman mais Algérien d'origine européenne. Je considère l'Algérie comme ma patrie (et) je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils (...) J'ai conscience d'avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple". Même l'église d'Algérie, plus précisément une partie de ses membres, incarnée surtout par Monseigneur Duval, les abbés Bartès et Scotto, et le père Lafite, a contribué à lever le voile sur les droits bafoués des Algériens par l'ordre colonial, sur les privations multiples qui les affectaient et sur la torture instituée à leur encontre. Lutte contre l'oubli Faibles numériquement, les militants d'origine européenne et de confession juive venaient d'horizons diverses, dont une partie non négligeable était communiste. Une fois l'indépendance acquise, bon nombre d'entre eux ont été confrontés à des difficultés administratives pour l'acquisition de la nationalité algérienne, des problèmes ressentis comme une offense à leur attachement à l'Algérie, alors qu'ils ont fait leurs preuves sur le terrain de la lutte, frustrant certains et contraignant d'autres à l'exil. Puis, la mémoire sectaire et de l'histoire "officielle" s'est vite installée, pour les projeter dans l'oubli. Faut-il s'étonner que beaucoup de nos jeunes ne connaissent pas ces valeureux hommes et femmes, et les sacrifices qu'ils ont consentis pour le pays ? Il a fallu attendre de longues années pour assister à l'émergence de noms, jusque-là ignorés, du moins très peu connus de la majorité des Algériens. Grâce à des associations comme Mechaâl El-Chahid, à des médias, notamment la presse écrite, mais aussi à la publication de livres-témoignages de certains de ces militants, Georges Decompora, Felix Colozi, Annie Steiner, Lucette Manaranche-Hadj Ali, Eliette Loup, Evelyne Lavalette, Jacqueline Guerroudj, Danièle Minne, Pierre et Claudine Chaulet et William Sportisse, pour ne citer que ceux-là, sont enfin sortis de l'ombre, ces dernières années. Pour comprendre le présent et appréhender l'avenir sereinement, pour se réapproprier racines et repères, et débusquer les adeptes du révisionnisme historique, le devoir de mémoire nous recommande de revisiter et d'assumer notre histoire. Toute notre histoire. Plus d'un demi-siècle après l'effondrement de l'Algérie "française", les temps ont changé. Aussi, ce devoir de mémoire nous interpelle sur l'urgence de l'écriture de l'histoire de la guerre de Libération nationale, qui reste d'une actualité brûlante. Il nous dicte de poursuivre l'œuvre d'immortalisation du combat des chouhada, y compris ceux d'origine européenne et de confession juive. A tous ces combattants et patriotes, morts et survivants, engagés sans réserve dans la lutte pour le recouvrement de la dignité de l'Algérie et des Algériens, qui sont restés fidèles au combat anticolonial et au serment de Novembre : respect et reconnaissance !