Dans cet entretien, le psychiatre explique l'origine de la violence qui ronge la société algérienne et évoque les inégalités sociales, ainsi que la répression politique. Liberté : Echauffourées de petits délinquants, guerres de gangs ou expression d'un malaise plus profond ? Mahmoud Boudarène : L'irruption de cette forme de violence dans le climat social ne doit ni étonner ni susciter de l'inquiétude, en particulier si le phénomène se limite, comme vous le dites, à des échauffourées entre petits délinquants ou à des guerres de gangs. Des événements marginaux qui émaillent la vie de toutes les sociétés, même les mieux organisées et les plus aguerries, et qui devraient tomber sous le coup de la loi. Ce qui est inquiétant — et qui, de mon point de vue, témoigne d'un véritable malaise social — est l'apparition — et la multiplication — de batailles rangées entre familles ou entre tribus. Liberté : L'idée de jeunes désœuvrés et psychopathes est souvent avancée pour donner le profil de jeunes. Une réalité ou un faux profil ? Je m'inscris en faux dans cette idée. La révolte gronde réellement dans notre pays. Le peuple, victime des inégalités sociales, de la hogra et de l'injustice, est en grande souffrance. Les émeutes nombreuses, l'émigration clandestine qui va en s'amplifiant, mais aussi le recours croissant de nos jeunes aux drogues en sont les témoins. Des comportements qui peuvent aussi être suscités, provoqués, pour discréditer un mouvement social ou politique et pour disqualifier ses revendications. De jeunes désœuvrés et désargentés ou tout simplement de véritables délinquants sont les recrues (des proies) de choix pour de tels desseins. C'est ainsi que les baltaguias sont apparus dans le paysage social et politique de notre pays. Liberté : En interdisant à des jeunes d'exprimer pacifiquement dans la rue leurs convictions politiques et en autorisant, de fait, d'autres à saccager des cités entières, le pouvoir n'est-il pas en train de clochardiser la société ? Exprimer une opinion politique pacifiquement est insupportable pour le pouvoir. D'abord parce que son autorité est de fait contestée, ensuite parce que formuler pacifiquement des convictions politiques participe d'un niveau culturel élevé et d'une conscience citoyenne soucieuse du destin commun. Un peuple cultivé, citoyen, est capable d'altruisme et d'empathie. Deux attributs qui fondent le lien social et qui apaisent les relations entre les individus. L'action politique se construit sur ces deux piliers. L'engagement militant unit les sujets autour d'un objectif partagé, précurseur du lien indispensable qui se renforce davantage quand il s'agit de bâtir le destin commun. Un projet dans lequel les individus se reconnaissent et qui constitue le ciment social. Mais il n'y a pas que cela. L'action politique est également l'espace "réservé" pour apprendre à parler, à échanger dans la sérénité. Un espace où le dialogue est une vertu parce qu'il est permis à l'autre de s'exprimer, de dire son opinion. Un avis qui est accepté même si on ne le partage pas. C'est l'apprentissage de la tolérance. Une autre vertu, essentielle à l'apaisement de la relation entre les individus. Dialogue et tolérance, deux autres attributs civilisationnels qui témoignent du niveau culturel d'une société. Le pouvoir politique de notre pays n'en veut pas. Une société éduquée et apaisée constitue pour lui un danger. C'est sans doute pourquoi il a mis des verrous — quelquefois institutionnels — à l'action politique et qu'il a bridé la société civile. Oui, à n'en pas douter, le pouvoir algérien préfère une société ignorante. C'est pourquoi, également, la violence sociale croissante dans notre pays n'est pas une source d'inquiétude pour lui. M. K.