Affaiblis par moments, essoufflés, réprimés, les manifestants n'ont jamais perdu la foi et le démontrent tous les vendredis et mardis. La formidable vague de contestation du 22 février 2019 boucle sa première année avec la certitude que rien n'a encore été réalisé chez les citoyens qui manifestent chaque vendredi et mardi et un sentiment d'inachevé chez ceux qui ont fait le choix de s'allier aux partisans de la présidentielle. Douze mois ardents que les Algériens ont vécus dans leur chair avec une intensité proche de l'exacerbation. Maintenus sous une chape de plomb pendant près de 60 ans, nourris aux mensonges d'Etat, spoliés de leur Histoire et de l'espoir d'une vie meilleure, ils se sont découvert une capacité à briser le mur de la peur, à affronter menaces et intimidations, pression et répression, avec une assurance et une audace qui leur ont permis de poursuivre sereinement leur chemin en évitant le piège de la violence, inventant la "Silmiya" comme mode de lutte qui a suscité l'admiration dans le monde. Citoyens violentés à Oran, comme ailleurs dans le pays, l'année 2019 restera gravée dans les mémoires comme l'année des espoirs les plus fous, des dépassements de soi, mais aussi de graves dérives. Si les images de dizaines de milliers de citoyens, débarrassés de la peur, déferlant sur la ville pour affirmer leur volonté de décider de leur destin et de s'affranchir d'un pouvoir vieillissant incapable de saisir leurs aspirations, resteront à jamais gravées dans la mémoire collective, l'Histoire retiendra également les scènes des brutalités policières sur des citoyens innocents, les violences des gendarmes sur des magistrats, au cœur même du palais de justice, et les agressions des "baltaguia" sur une population pacifique. C'est la méthode que le pouvoir a choisi d'appliquer pour imposer une présidentielle rejetée par la majorité des Algériens. La répression s'est étalée sur des semaines — avant et après l'élection — mais les jeudi 12 et vendredi 13 décembre illustrent, à eux seuls, la détermination des tenants du pouvoir à mater ces rebelles qui refusaient la "feuille de route" et continuaient à exiger le démantèlement du système. "Certains policiers étaient là pour faire mal. Insultes, coups, propos humiliants, on sentait que ces individus avaient envie d'aller au-delà de la simple répression, de faire mal…", ont témoigné les victimes des violences policières oranaises. La scène de ce représentant de l'ordre fauchant une jeune femme, qui venait de recevoir un jet de gaz lacrymogène au visage, a fait le tour de la Toile, suscitant l'indignation la plus vive. Indignation qui s'est matérialisée, la semaine suivante, par une marche de solidarité historique à laquelle ont pris part des manifestants venus de nombreuses wilayas pour dénoncer la violence policière et exprimer leur soutien aux Oranais. N'étaient les barrages dressés par la gendarmerie qui a refoulé beaucoup de hirakistes aux portes de la capitale de l'Ouest, la 44e marche aurait peut-être rassemblé des centaines de milliers de participants indignés. Une cinquantaine de plaintes, au sort incertain, ont, par ailleurs, été déposées par des citoyens profondément blessés dans leur amour-propre et leur dignité. Magistrats humiliés L'an 1 du hirak, ce sont également les violences inédites dans les annales de la justice dans le monde, que la Gendarmerie nationale a perpétrées sur le corps de la magistrature le 3 novembre 2019, au cœur même du palais de justice d'Oran. Ce dimanche-là, on a vu des gendarmes antiémeutes bousculer des magistrats et mettre la botte sur l'estrade, des juges verser des larmes d'amertume et des fonctionnaires de la justice sangloter devant ces scènes surréalistes. "Désormais, il y a un avant et un après 3 novembre 2019", ont affirmé les magistrats en dénonçant les agissements du ministre de la Justice et garde des Sceaux, Belkacem Zeghmati, et le procureur général près la Cour d'Oran qui avait ordonné "l'intervention de la honte" pour ouvrir la session criminelle que les magistrats grévistes avaient voulu empêcher. Lorsque les images et vidéos de ces événements ont été partagées sur les réseaux sociaux, tous les Algériens — y compris ceux qui voyaient en les magistrats les complices actifs du pouvoir — ont crié leur indignation et appelé à des mesures de coercition contre les responsables de cette agression caractérisée. Le Syndicat des magistrats a annoncé la rupture des négociations avec le ministère, et les magistrats ont juré de continuer la grève jusqu'à ce que leur "honneur soit lavé". Mais le 7 novembre, tout le monde a été brutalement ramené à la réalité par un Issad Mabrouk qui a annoncé qu'un accord avait été trouvé par la tutelle et appelé les grévistes à rejoindre leurs postes de travail. La mort dans l'âme, les magistrats ont suivi les instructions de leur syndicat et repris leur travail avec cette certitude que leur fonction a été souillée de manière indélébile. Une plainte du Syndicat national des magistrats (SNM) a bien été déposée, début février, sur le bureau du procureur général près la Cour d'Oran, mais les observateurs doutent qu'elle connaisse une suite même si, dans un communiqué signé par Issad Mabrouk, le SNM réaffirme sa volonté de poursuivre la démarche jusqu'au bout. Oran a été réprimée et martyrisée de toutes les manières, ces 12 derniers mois. Y compris par des "baltaguia" qui s'en sont pris à des citoyens pacifiques lors de la 45e marche de la révolution. Là aussi, de nombreux citoyens ont été violentés et agressés alors qu'ils revendiquaient pacifiquement l'instauration d'un Etat de droit fondé sur la justice sociale. Pendant les jours qui suivirent, des dizaines de victimes ont défilé devant le tribunal correctionnel de Cité Djamel pour porter plainte contre des "baltaguia" et leurs commanditaires dont certains — comme un proche de l'association Radieuse — ont été nommément cités dans les dépositions. Le miracle du 22 février Malgré tout, le hirak n'en est pas moins demeuré vivant à Oran grâce la résistance de ses enfants et leur foi en ce formidable mouvement — un miracle, selon le mot de Mahmoud, hirakiste de la première heure — qui a permis des réalisations jamais imaginées quelques semaines seulement avant le 22 février, ce jour où les premiers indignés se sont regroupés à la place du 1er-Novembre. Affaiblis par moments, essoufflés, réprimés, les manifestants n'ont jamais perdu la foi et le démontrent tous les vendredis et mardis. Ces 21 et 22 février, les Oranais sont sortis par milliers pour fêter l'an 1 du hirak mais aussi pour souligner leur volonté d'aller jusqu'au bout du rêve. "Nous ne sommes pas sortis pour faire la fête mais pour chasser le pouvoir. De grandes choses ont été réalisées cette année mais il reste encore tellement à faire", a indiqué Messaoud Babadji, enseignant universitaire et militant des droits de l'Homme, interpellé lors de la 52e marche pour avoir déployé son étendard amazigh. L'universitaire est jusqu'à aujourd'hui le dernier manifestant à avoir été interpellé sur une très longue liste comprenant des étudiants, des enseignants, des militants des droits humains ou des anonymes, dont beaucoup ont été poursuivis en justice pour des accusations aussi lourdes que l'atteinte à l'unité nationale ou affaiblissement du moral des troupes. Sur l'ensemble des dossiers traités par la justice, seuls le vice-président de la Laddh, Kaddour Chouicha, le jeune Jawad Belkacem et le dessinateur Nim ont été condamnés à la prison ferme. Alors que Chouicha attend le verdict de son procès en appel, Jawad et Nim ont retrouvé la liberté il y a quelques semaines. "Ces prochains jours, les procès de porteurs d'emblèmes remontant à juin vont être examinés par le tribunal correctionnel. Nous espérons que tous les accusés (qui comparaîtront libres) seront relaxés", souhaite Me Mebrek, l'un des avocats du collectif de défense du hirak qui a été de tous les procès impliquant des hirakistes à Oran comme dans d'autres wilayas. Ces avocats, régulièrement applaudis à la sortie des tribunaux, ont d'ailleurs été symboliquement honorés à l'issue de la 53e marche, à l'occasion de l'anniversaire du hirak, sur la place du 1er-Novembre, désormais espace d'échange des hirakistes. À Oran, ni les tentatives de division, ni la répression, ni les poursuites judiciaires n'ont eu raison de cette vague de contestation qui a déjà balayé une partie du pouvoir. "Nous n'entrerons chez nous que lorsque ‘Yetnahaou gaâ'", ont rappelé cette semaine les manifestantes et les manifestants qui brandissaient la revendication qui a tout déclenché le 22 février.