L'absence de solides passerelles entre l'Exécutif et les corps intermédiaires, qui rend la négociation sociale faible, produit souvent de graves anomalies dans le fonctionnement des structures de l'Etat et en bout de chaîne paralyse le citoyen dans sa vie quotidienne. Vent debout, les magistrats prononcent une lourde sentence contre le ministère de la Justice, qu'ils accusent d'avoir élaboré le nouveau statut de la profession dans des "cabinets noirs". Le ministre en prend pour son grade. La charge sonnée par le Syndicat national des magistrats (SNM) présidé par Issaad Mabrouk contre la tutelle confirme le climat de tension qui règne entre les deux parties. Dans le communiqué sanctionnant la réunion du bureau national de leur syndicat, les juges n'y sont pas allés avec le dos de la cuillère pour dénoncer vigoureusement le "mépris" dans lequel les tient la tutelle, qui aurait concocté dans des "cabinets noirs", selon les termes du syndicat, un nouveau statut des magistrats sans tenir aucunement compte des aspirations des juges qui, dans l'absolu, sont pourtant les premiers concernés. Ces derniers n'ont pas apprécié le fait que leur tutelle leur ait grillé la politesse en envoyant la version finale de l'avant-projet de loi du statut des magistrats à l'Assemblée populaire nationale (APN) "sans consulter les juges", confirmant, à leurs yeux, "la volonté du ministère de ne pas consulter les magistrats". Pourtant, le ministère a mis en place des commissions mixtes dans lesquelles avait siégé le SNM, l'associant à l'élaboration des documents encadrant le corps des magistrats. Sauf que les recommandations émises par ces commissions "ont été vidées de leur sens" et leurs propositions n'ont pas été prises en compte. Certes, cette ruade du SNM, à bien des égards, "rassure" en ce sens qu'elle atteste que le corps des juges n'est pas totalement soumis à l'Exécutif et peut, quand ses intérêts sont contrariés, lui porter la contradiction. Quoique beaucoup eussent aimé qu'ils posent le problème de fond de l'indépendance de la justice dans sa globalité, mais aussi la place des syndicats dans le système de gouvernance algérien. Car avant les magistrats, d'autres corps — avocats, notaires, huissiers de justice et greffiers — sont montés au créneau pour dénoncer les mesures contenues dans la loi de finances 2022, prises en "solo" par le ministère des Finances sans tenir compte, selon eux, des avis et propositions formulés par ces organisations syndicales pourtant reconnues par les autorités. À titre d'exemple, les notaires avaient organisé une grève de plusieurs jours rien que pour réclamer... l'ouverture d'un dialogue avec le ministère des Finances afin de lui soumettre leurs contre-propositions. Il faut dire que cet ostracisme qui ne dit pas son nom qui frappe le partenaire social autonome n'est pas nouveau. Pour preuve, les syndicats autonomes de l'éducation nationale et de la santé qui, bien qu'ils aient été presque les seuls acteurs à animer la scène syndicale en organisant grèves, protestations et autres actions sociales, sans être invités à la table du gouvernement à l'occasion des dialogues sociaux auxquels seule l'UGTA était conviée. Pis, leur demande déposée depuis 2017 auprès des pouvoirs publics pour créer une Intersyndicale est restée depuis lettre morte. En vrai, ce statut moins considéré conféré au partenaire social qui est rarement pour ne pas dire jamais invité à la table des négociations sur tout ce qui touche au monde du travail, trahit une certaine méfiance des gouvernants à l'égard des contre-pouvoirs, partis d'opposition comme syndicats autonomes, perçus plutôt comme forces de subversion, voire des agitateurs, plutôt que des acteurs et des représentants des travailleurs. Cette tendance qui consiste à ne pas trop tenir compte des préconisations des partenaires sociaux quand ils sont associés à l'élaboration des textes de lois illustre de cette vieille culture paternaliste qui structure les rapports politiques et sociaux. Et c'est justement en l'absence de solides passerelles entre l'Exécutif et les corps intermédiaires qui rend du fait la négociation sociale faible, produit souvent de graves anomalies dans le fonctionnement des structures de l'Etat et en bout de chaîne paralyse le citoyen dans sa vie quotidienne.