Seulement sixième des éliminatoires de la zone Amérique du Sud, l'Argentine est sur le point de rater la Coupe du monde 2018 en Russie. Mais au-delà des joueurs et de l'entraîneur, les déboires de la sélection «Albiceleste» sont le reflet d'une crise profonde des structures du foot argentin. La sélection argentine de foot vaut 547 millions de dollars, plus que toute autre équipe sur la planète. Mais elle pourrait être absente du Mondial 2018 en Russie. Après son match nul 0-0 face au Pérou (47 millions de dollars, contre 121 pour le seul Lionel Messi), le 5 octobre à Buenos Aires, elle se trouve à la sixième place de la zone Amérique du Sud, dont seuls les quatre premiers seront automatiquement qualifiés pour la phase finale de la Coupe du monde. Il lui faudra battre l'Equateur à Quito, le 10 octobre, pour gagner le droit de disputer un barrage contre la Nouvelle-Zélande. Mais rien n'est moins sûr, compte tenu des contre-performances qu'elle accumule depuis plusieurs mois. Seulement 16 buts en 17 matches Comment expliquer qu'une équipe qui compte plusieurs des meilleurs footballeurs du monde, dont le numéro un, Lionel Messi, ne soit pas en mesure de produire un jeu acceptable ou à tout le moins, d'obtenir des résultats ? Que Messi lui-même, étincelant avec le FC Barcelone, ne brille que par intermittence quand il porte le maillot ciel-et-blanc ? Et que lui et ses coéquipiers, comme Agüero, Higuaín ou Dybala, parmi les meilleurs buteurs des championnats européens, n'aient marqué que 16 buts en 17 matchs de la phase des qualifications pour le Mondial ? On peut incriminer, non sans quelque raison, le manque d'autorité et de personnalité d'entraîneurs qui sont plus choisis pour leur disponibilité que pour leur compétence et sont assis sur un siège éjectable. Le dernier en date, actuellement en poste, Jorge Sampaoli, expérimente à chaque rencontre en faisant jouer ses footballeurs à des postes qui ne sont pas ceux qu'ils occupent dans leurs clubs. Mais ce qui manque c'est aussi, et surtout, des consignes, une orientation, une politique pour la sélection et pour l'ensemble du foot argentin. Comme le dit avec lucidité Jorge, un simple supporteur, «c'est un problème structurel, et sont d'abord en cause les dirigeants.» L'ombre de Grondona Parce que c'est tout le foot argentin qui est en crise. Aux déboires de la sélection s'ajoutent ainsi, au niveau local, la quasi faillite de beaucoup de clubs, les retards de paiement des joueurs, le délabrement des stades, l'incohérence du championnat, le climat de violence qui entoure les matches, etc. Cette crise a longtemps été cachée grâce au pouvoir et à l'habileté d'un homme, qui en était lui-même en grande partie responsable : Julio Grondona, président de la Fédération (AFA, Association du football argentin) de 1979 à sa mort en juillet 2014. Trente-cinq ans pendant lesquels «Don Julio» a régné en maître absolu sur les destinées du football en Argentine. Par ailleurs vice-président en charge des finances de la Fifa, la Fédération internationale, il a fait de bonnes affaires avec Joao Havelange puis avec Joseph Blatter, et défendu avec succès la place de son pays au niveau mondial. Véritable parrain, Grondona a mis en place à l'AFA un système clientéliste qui a conduit à ce que les clubs soient de plus en plus pauvres avec des dirigeants de plus en plus riches. Il a aussi permis que des groupes de délinquants, se présentant comme des fans de telle ou telle équipe, prennent le contrôle des stades et imposent leur loi aux clubs. Hommes de main au service de politiques ou de syndicalistes, ces «barras bravas» revendent illégalement des places pour les matches, ainsi que des produits de merchandising, et distribuent de la drogue dans les tribunes. Plus que des bagarres entre hooligans, les affrontements entre «barras» rivaux, qui font des morts, sont des luttes pour le territoire. Quatre finales, deux Coupes du monde Ce système a relativement bien fonctionné pendant des années. Surtout à l'international : l'Argentine avait toute sa place à la Fifa et la sélection nationale a eu de bons entraîneurs, qui savaient ce qu'on attendait d'eux. C'est ainsi qu'elle a gagné son second Mondial en 1986 (le premier, c'était en 1978, quelques mois avant l'arrivée au pouvoir de Grondona), avec Diego Maradona, et a été deux fois vice-championne (Italie 1990 et Brésil 2014). Et si, au plan local, les clignotants viraient à l'orange, du moins on savait qu'il y avait quelqu'un aux commandes. De fait, aujourd'hui encore, quand on évoque des problèmes du foot argentin on entend dire : «Du temps de Don Julio, ça ne se serait pas passé comme ça !» En réalité, le système prenait l'eau de toutes parts, avec les clubs criblés de dettes et les «barras» s'entretuant dans les stades. Pour le sauver, en 2009, Grondona est allé voir la présidente de l'époque, Cristina Kirchner, alors en guerre avec le puissant groupe multimédia Clarín, par ailleurs propriétaire à 50 % de la société qui possédait les droits de diffusion des matchs du championnat. Ils parviennent rapidement à un accord : le gouvernement soulage les finances de la Fédération et fait diffuser toutes les rencontres gratuitement. C'est le «Football pour tous». Un gouffre, mais une mesure populaire. Chancelant après la mort de Grondona, ce système est mis à mort par l'arrivée au pouvoir du président Mauricio Macri, en décembre 2015, qui annonce la fin du «Football pour tous», qui a coûté des milliards à l'Etat. Il lui faudra deux ans pour y parvenir. Depuis septembre 2017, l'Etat ne finance plus la Fédération, deux chaînes ont obtenu les droits de retransmission, qui sont versés à la Fédération et aux clubs selon des clés de répartition qui prennent en compte l'importance relative de chacun d'eux, ainsi que cela se fait en Europe. Dans le même esprit, une Super ligue a été créée, et organise désormais le championnat de Première division. Entente cordiale Ainsi, le foot argentin se normalise. Il a tourné la page de l'ère Grondona et de l'éphémère alliance avec le gouvernement Kirchner. Mais il n'a pas encore de véritable direction. Parce que ce champ de ruines aiguise les ambitions. Pour en prendre la tête, trois des plus importantes personnalités du pays se sont affrontées : le président Mauricio Macri, le syndicaliste le plus influent, ancien secrétaire général de la CGT, Hugo Moyano, et le plus populaire des animateurs de télévision, Marcelo Tinelli. Les trois ont des liens avec le football. Avant d'entrer en politique, Macri a dirigé avec succès Boca Juniors, l'un des deux plus grands clubs d'Argentine avec River Plate ; Moyano a quitté la CGT pour prendre la présidence d'un autre major du foot national, Independiente ; quant à Tinelli, il est vice-président de San Lorenzo, par ailleurs le club dont est membre le pape François depuis sa jeunesse. Le syndicaliste est plutôt favorable à une organisation assez traditionnelle, qui préserve les intérêts des équipes de second rang, dont il a le soutien. Le président et l'animateur défendent des projets assez proches, laissant libre cours au marché, plus réglementé pour le premier, plus médiatique pour le second. Mais leurs relations sont difficiles. Au final, il y a eu match nul : un homme de Moyano a été élu à la présidence de la Fédération, mais avec l'appui du président de Boca Juniors (donc de Macri, qui a aussi intérêt à garder le contact avec un homme qui reste influent dans le monde syndical), tandis que la Super ligue est allée à un proche de Tinelli, avec le soutien des dirigeants de River Plate. On en est là. Sans orientations pour la formation des jeunes, les sélections juniors et encore moins pour l'équipe nationale. Et c'est aussi pourquoi Messi et les siens accumulent les matchs nuls et que l'Argentine pourrait ne pas se qualifier pour le Mondial de Russie.