Cette terrible histoire m'a été rapportée par le M.D.L. Jean Ailliot qui, cinquante ans après, ne peut voir un homme pointer ne serait-ce que l'index vers un camarade sans penser au drame de Gilbert Rogaume. A quelque temps de là, je revenais d'une visite A.M. G. dans une mechta du douar suivi de mon infirmier. Nous traversions un bosquet de chênes verts quand mon regard fut attiré par un objet métallique à demi caché sous une touffe de bruyère. En m'approchant, je m'aperçois qu'il s'agit d'un petit obus à ailettes, vraisemblablement lancé par le mortier du poste et qui n'avait pas éclaté. Je le mets dans la poche de mon treillis et nous poursuivons notre route. Arrivé au poste, je me dirige directement vers la popote car c'était l'heure du déjeuner. Le capitaine était en train de déguster une anisette en compagnie des aspirants. J'entre dans la pièce en brandissant en l'air et agitant ma trouvaille : «Mon capitaine regardez ce que j'ai trouvé !» D'un seul bond tout le monde se lève et reflue précipitamment dans le fond de la pièce. Le capitaine d'une voix sèche : «Posez ça tout de suite !» Puis, avec précaution, il dévisse aussitôt la fusée. On m'expliqua qu'un obus de mortier tiré et non explosé pouvait le faire à la suite d'un simple changement de position. Le capitaine alla ensuite faire exploser l'engin en dehors du poste à l'aide d'un détonateur. Le soir, il me prit à part et me dit : «Toubib je crois qu'un jour j'écrirai un livre que j'intitulerai : «Mon toubib s'en va-t-en guerre». Comme dans tous les postes du bled, les sanitaires étaient constitués par des feuillées. C'étaient des tranchées de un mètre cinquante environ de profondeur sur un mètre de large. Des planches, disposées en travers à intervalles réguliers permettaient aux usagers de s'accroupir au-dessus de la tranchée afin de s'exonérer. Le tout était entouré d'une petite rambarde en tôle ondulée maintenue par des piquets. Dix hommes pouvaient tenir côte à côte. On apportait souvent son journal et on conversait amicalement. Pour des raisons de prestige, le capitaine s'était fait creuser des feuillées personnelles et lorsque son calot ou son chapeau de brousse était posé sur un piquet, il était interdit de s'approcher à moins de cinq mètres sous peine de très vives remontrances. Régulièrement l'infirmier désinfectait l'endroit au grésil. Lorsque la tranchée était pleine, on rebouchait et on en creusait une autre plus loin. Ce jour-là le deuxième classe C... était seul dans les feuillées. Le temps de les boucher était imminent, car elles étaient remplies aux trois quarts. Le soleil de l'après-midi caressait l'épiderme en partie dénudé de C... d'une douce chaleur et il goûtait avec un certain plaisir ce moment de détente. Deux rafales de mitraillette rapprochées. Il reconnaît la voix du maréchal des logis chef Lemenneur hurler : « Alerte !... Alerte ! Troisième rafale. Les feuillées se trouvent à vingt mètres du bâtiment le plus proche. Voilà C... en terrain découvert entre le tir des assaillants et celui de ses camarades. Il n'hésite pas un seul instant, il saute dans la tranchée… Peu après, maculé jusqu'à la ceinture, il apprendra furieux qu'il s'agissait d'un exercice d'alerte. Le G.M.C. qui chaque semaine apporte le courrier vient de remettre au capitaine un colis qu'il attendait avec impatience. C'est une méthode d'arabe par disques. Le soir même, à la fin du dîner tous les aspirants, en rechignant plus ou moins ont droit à leur premier cours. La méthode ne commence pas par un vocabulaire de haute fréquence qui aura permis aux élèves de passer rapidement aux applications pratiques. Les aspis répètent après le capitaine : Bawwâb (concierge…) Il n'y avait pas foules de concierges dans les Beni Boudouane Tâb (il s'est repenti) Tubt Je me suis repenti) Yetoub (il se repend). Au bout de quinze jours de soirées assidues, l'ardeur des élèves commençait à décliner lorsqu'une visite vint les libérer de ce pensum quotidien. C'était deux infirmières algériennes de la S A.S. qui étaient montées avec le camion de l'A.M.G. itinérante. Le capitaine tout fier leur fit écouter les disques et à son grand étonnement et désappointement, constata qu'elles avaient beaucoup de mal à comprendre les phrases et la plupart des mots. La méthode enseignait bien l'arabe, mais l'égyptien qui est assez différent de l'algérien. Le capitaine très vexé arrêta là l'expérience. En ce qui me concerne, je continuais à apprendre sur le terrain avec mes malades et avec l'aide d'un manuel de l'armée très bien fait que m'avait procuré un maréchal des logis. J'en ai assez des montagnes qui se succèdent sans fin jusqu'à l'horizon, assez des gourbis, assez de la guerre, assez de la pacification, assez jusqu'à la nausée. Qu'est-ce que je peux bien foutre dans ce coin perdu ? Un livre complètement débile m'est tombé entre les mains : «Le club des saucissonneurs». Cet après-midi pas de visite A.M.G. dans le douar, j'irai plus tard, la semaine prochaine ou jamais. Pourquoi risquerais-je de me faire trouer la peau ? de toute façon cette guerre, on la perdra… Je suis allongé sur mon lit avec mon bouquin... Les saucissonneurs ont attrapé un type d'une bande rivale, ils lui enlèvent son pantalon et le sodomisent avec un énorme «Jésus». L'après-midi du lendemain se passe également sur mon lit avec «Le club des saucissonneurs » Troisième jour : je reste allongé en fixant une araignée pendue au plafond. Une mouche se prend dans la toile, I'araignée se précipite et ficelle sa victime avec une vélocité étonnante, puis revient se mettre en embuscade au-dessus du piège. On frappe à la porte. C'est le capitaine : «Toubib, si vous continuez comme cela, vous êtes foutu... Mais mon capitaine, tout va très bien. Vous n'avez même plus le courage de mettre vos chaussettes, ce matin vous êtes venu à la popote pieds nus dans vos souliers...» Le lendemain, après m'être convaincu que je vivais une aventure passionnante, j'acceptais la suggestion du capitaine d'aller visiter la famille d'Adjeres, un caporal harki dont la fille était malade et qui habite à environ huit kilomètres du poste. Je pars donc au début de la matinée escorté par l'aspirant Decharttrete, le M.D.L. Jacques Leroy et quatre artilleurs dont mon infirmier. Leroy me montre du doigt un point sur la carte d'état-major au nord d'Abd el-Kader : «La maison d'Adjeres est exactement là à la cote 498» Le temps est magnifique. Nous empruntons d'abord une piste puis un chemin muletier qui traversent une forêt de pins d'Alep. A L'orée de la forêt, le chemin surplombe sur trois kilomètres l'oued Tigzel dont le fond est bordé de lauriers roses puis le quitte pour ascensionner les pentes du djehel Zefour. Nous apercevons alors une dizaine de gourbis qui s'étagent à cent ou deux cents mètres les uns des autres sur le flanc de cette montagne dont le sommet culmine à sept cent neuf mètres. Nous approchons des gourbis entourés de figuiers de barbarie, salués par les aboiements des chiens. Le terrain est parsemé çà et là par des arbustes épineux, des oliviers et des amandiers sauvages. Au loin des petites gardiennes de chèvres aux blouses bleues ou orange gardent leurs bêtes en chantant leurs couplets aux rythmes syncopés. Nous avons crapahuté environ une heure et demie quand nous atteignons la demeure d'Adjeres située au centre de ce village aux habitations très disséminées, en contrebas d'une source appelée Sidi Moussa. Les murs de son gourbi sont en pierre ce qui est un luxe dans les Beni Boudouane. Adossé au bâtiment d'habitation, une étable abrite une vache. Rien de très grave pour la fille d'Adjeres une enfant d'une dizaine d'années, elle présente une diarrhée qui semble banale. Je suis ensuite sollicité par un voisin qui me demande d'examiner son fils. Je visite ainsi plusieurs gourbis. Les malades sont surtout des enfants : plaies suppurant de longue date, dermatoses plus ou moins généralisées et infectées, teignes tondantes, conjonctivites... Pendant ce temps l'épouse d'Adjeres a préparé un excellent couscous à base de mouton et très épicé. Nous le savourons assis par terre en cercle à l'ombre d'un auvent en roseau. Ambiance joviale et détendue, mais la maîtresse de maison ne se joint pas à nous et reste à l'intérieur du gourbi. Il est quinze heures lorsque nous prenons congé. Le crapahut du retour est pénible car la chaleur est écrasante. L'eau tiède des gourdes a du mal à nous désaltérer. A seize heures trente, nous franchissons la porte du poste. Une lettre m'attend. La vie est belle. A suivre