En commençant sa communication par une citation de Camus, Francis Ghilès, invité du centre Cervantès, a signifié à l'assistance qu'il intervenait en sa qualité de journaliste et non en tant qu'analyste. D'ailleurs, Javier Galvan, directeur de l'institution hôte, a signalé dans sa présentation le parcours de son hôte en tant que spécialiste de l'Algérie au Financial Times et à la BBC durant les années 80. F.Ghilès expliquera que son intérêt pour le monde méditerranéen remonte à son séjour algérien. Sa communication a porté sur l'expérience turque et espagnole comparativement à l'Algérie. Pour lui, «deux phénomènes positifs ont marqué la région méditerranéenne lors des trois dernières décennies». Il s'agit de «l'émergence de l'Espagne depuis la disparition de Franco, et de la Turquie ces dernières années». Concernant cette dernière, qui occupera l'essentiel de sa communication, il dira: «la Turquie émerge comme une puissance régionale». Pour preuves, il avancera deux arguments, «une économie qui pèse» et «une démocratie qui se consolide ». Et d'ajouter que « la Turquie produit plus de la moitié du PNB des pays arabes et Israël réunis». Les réserves de change de ce pays ont atteint 700 milliards de $, selon d'autres sources. Récusant de réfléchir en termes de modèle, ou plutôt de transposition de modèle, il se contentera d'affirmer que «l'Espagne et la Turquie offrent au pays du Maghreb une sorte de boite à outils». Francis Ghilès donnera des éléments d'explication de la réussite de ces deux expériences. Il énumère au moins trois, à commencer par «le rôle de l'armée dans ces deux pays». Concernant l'Espagne, il signale que l'armée a été la garante de la transition du régime franquiste à celui d'une monarchie constitutionnelle. Pour la Turquie, son armée est considérée par le conférencier comme «la plus intelligente de tous les pays du pourtour de la Méditerranée» et comme «la garante des séparations des pouvoirs» dans ce pays. Il ajoutera que tous les putschs à l'actif de l'armée turque ne visaient en aucun cas la conservation du pouvoir mais le respect du principe de séparation des pouvoirs. Soulevant la question du développement économique de la Turquie, il expliquera que sur au moins trois générations, l'Etat a favorisé l'épanouissement d'une classe bourgeoise, devenue très entreprenante au fil du temps. Le second élément expliquant la réussite de l'expérience turque et espagnole est l'importance accordée à l'éducation. En citant deux ou trois noms, Ghilès dira que «chacune des grandes familles d'Istanbul a mis en place son université privée» Bien évidemment, l'armée n'était pas tout à fait étrangère à cet intérêt pour l'éducation dans le pays d'Atatürk, ajoute t-il. «L'enseignement dans ces universités se fait en turc mais aussi et surtout en anglais», dira-t-il pour expliquer l'ouverture des Turcs sur le monde. L'explication de Ghilès n'est pas une trouvaille. Emanuel Todd a déjà écrit il y a plus d'une décade qu'en 1900, le taux de scolarité avait atteint 100% aux USA. Avançant un autre argument sur l'ouverture de l'université turque sur le monde, il souligne que «depuis la disparition de l'Union soviétique, les universités turques ont intégré l'Asie centrale dans leur enseignement». Pour le conférencier, l'expérience turque interpelle l'Algérie et tout le monde arabe, notamment sur le plan de l'éducation où cette aire géographique enregistre les taux les plus élevés d'analphabétismes, selon des données de l'UNESCO. Sur le plan économique, se référant à des débats qu'il avait eu avec Hamrouche quand il était chef du gouvernement, Ghilès tonnera «le débat sur l'économie n'a jamais été rationnel en Algérie» ou encore «l'incapacité de ce pays (l'Algérie) de discuter et de mettre en œuvre une réforme bancaire». Il évoquera aussi le rapport biaisé de l'Algérie avec sa diaspora, comparativement à la Chine ou à la Turquie. Il citera un exemple: «j'ai rencontré à la City (haut lieu de la finance internationale) une quarantaine d'Algériens qui pesaient 400 milliards de $». Soulignons que les propos de Francis Ghilès, au lieu de verser dans l'analyse, ont été relevés par un tissu d'anecdotes. Il n'a pas dit mot sur l'origine ou la composante de l'armée turque, présentée comme un des acteurs de développement de ce pays. Cependant, l'hôte de Cervantès rappellera quelques faits importants. «Lors du premier Sommet de Barcelone, l'Allemagne a défendu les intérêts de l'Europe de l'Est or la France a délaissé ceux du Maghreb». D'ailleurs, pour lui, le Maghreb ou «l'Afrique du Nord n'existe pas sur la carte du monde» et se caractérise «par son absence en tant que pôle». Et de constater « les querelles entre l'Algérie et le Maroc sont un drame pour toute la région». Et pour cause « Au Maghreb, personne n'a une projection sur les 20 ans à venir». Plaidant pour la reconstitution du Maghreb pour faire entendre sa voix au niveau des instances internationales, Francis Ghilès exhortera les Algériens à s'intéresser à leur histoire: «l'Algérie n'est pas uniquement 1830». Parmi la trentaine de personnes qui ont suivi la communication de Ghilès, il y avait au moins cinq ou six, dont des professeurs, qui pouvaient lui expliquer avec force détails que la configuration actuelle de l'Algérie remontait à l'époque de Syphax. D'ailleurs, sa propension à s'ériger en donneur de leçon a gêné plus d'un. Toujours est-il que son affirmation sur l'existence d'un fonds des archives anglaises sur l'Algérie à Londres et qui n'a jamais suscité l'intérêt des historiens et des responsables politiques mérite qu'on s'y attarde.