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Si Mohand U M'Hand, l'intemporel
Publié dans El Watan le 26 - 02 - 2006

Ce poète de l'oralité n'en était pas moins poète de l'universel. Son œuvre, impressionnante de sincérité et de réalisme, est empreinte d'humanisme qui tranche, d'une part, avec la rudesse d'un contexte historique et social particulier et, d'autre part, avec les pénibles épreuves personnelles que la vie n'a eu de cesse de lui infliger.
Comme pour donner foi à la prédiction proférée lors de son unique et prémonitoire rencontre avec le vénéré Cheikh Mohand U-l Hocine, la mort le surprit en «aghrib» dans son propre pays (à l'hôpital Sainte-Eugénie).
A Cheikh Mohand U-l Hocine…
Nusad ak nisin…
Je viens te connaître…
A l-baz i zedghen lehsin
Faucon des hautes cimes
Ilaqak wi sin
Il te faut un compagnon…
A Sadats hegit aâwin
O Saints, préparez le viatique…
Si tizi akin
Pour le voyage au-delà du col…
Si Mohand U M'Hand est mort dans l'abandon et le dénuement total. Mais il resta, sa vie durant, libre par l'acte et la pensée. Ce sens de la liberté qui sous-tend son œuvre a eu pour prix l'errance qu'il se donna pour destin.
L'ordre colonial a fini par s'étendre à la Kabylie en 1857 suite à la bataille d'Icherridhen et à la capture de Lalla Fadhma n'Soummer. Icheraïwen, le village natal de Si Mohand U M'Hand fut rasé par le maréchal Randon qui y édifia le Fort Napoléon, futur Fort national.
Dépossédée une première fois, sa famille se dispersa et le jeune Mohand entra dans la zaouïa de son oncle Arezki Hamadouche au village d'Akbou, près de Larba Nath Irathen, avant d'aller fréquenter Timâemmert de Sidi Abderrahmane à Illoulen.
En 1871, le pouvoir colonial a entrepris, au prix de sanglantes répressions, châtiments collectifs et séquestres, de soumettre durablement les farouches tribus kabyles qui lui résistaient depuis 41 ans, en matant une nouvelle insurrection dirigée par les cheikhs Haddad et Mokrani.
Cette année fut fatidique pour la famille Hamadouche qui a pris activement part à cette insurrection : l'essentiel de ses membres sera décimé, déporté en Nouvelle-Calédonie ou contraint à l'exil. Si Mohand U M'Hand avait failli, lui-même, être fusillé aux côtés de son père n'était la providentielle intercession d'un officier, peut-être apitoyé par son jeune âge.
Mais dans ces conditions, que pouvait signifier pour Mohand la vie sauve ? Tout avait irrémédiablement basculé : plus de père, plus de terre, plus de maison… C'était là le lourd tribut payé par lui, comme au nom des siens, à la pax romana du nouvel occupant.
Après maintes pérégrinations d'un lieu à l'autre, seul ou aux côtés de sa mère, et après un éphémère mariage et des péripéties d'héritage avec son frère aîné réfugié en Tunisie, le jeune homme rebelle qu'il était devenu finit par rompre ses dernières amarres familiales et prendre asile en poésie : son génie y éclôt. Plus qu'un refuge, la poésie lui offrait une salutaire diversion d'esprit en rempart à une probable folie. Elle lui permettait aussi d'exprimer sa malvie et sa révolte en érigeant le verbe en arme. Il s'y jeta corps et âme.
Tikelt a ‘d hedjigh a sefru
Je vais, cette fois, dire un poème
W-Allah ad yelhu
Plaise à Dieu qu'il soit beau…
A dinadi deg lewdhiyat
Et se répande partout
Ata wuliw isnehtit
Voici que mon cœur soupire
Yeggul ur yehnit
Il jure ne point faillir
Ur yezdigh Icheraïwen
Et de fuir à jamais Icheraïwen
Pour cette âme tourmentée, le pays de l'enfance s'avérait étroit. Comme par quête de salut, il entreprit un interminable voyage. Il fut un marcheur infatigable. En solitaire la plupart du temps, il sillonnait les routes d'Algérie se rendant et séjournant, entre autres, à Béjaïa, Sétif, Constantine, Skikda, Annaba, Ouenza, Kouif (plaine de la Seybouse et bassins miniers), Tunis, Alger, Cherchell, etc. Il égraina ainsi son existence au rythme d'incessants allers et retours entre ces contrées et son centre vital : les monts de Kabylie.
Dans l'exil comme parmi les siens, il vécut dans une misère matérielle extrême. Il préféra endurer ce sort, plutôt que de se résoudre à pervertir son art ou à en faire commerce. Il refusait d'être le barde des places publiques ou l'amuseur des cafés maures, comme cela se faisait à son époque.
On le disait d'un abord affable, et on recherchait sa compagnie pour ses vers incisifs et sa bonhomie de h'chaychi mais aussi pour sa culture rare en milieu populaire. Sa réputation le devançait généralement dans les villes et villages où il se rendait.
Il excellait dans bien des domaines d'expression poétique. Il usait souvent de symboles et de métaphores, mais il était aussi capable d'emprunter les voies de l'abstraction, comme d'avoir une démarche factuelle. Il versifiait spontanément et oralement. Il n'écrivait pour ainsi dire jamais ses poésies, même s'il était lettré. Il ne les répétait pas non plus. Ses vers qui fusaient instantanément pouvaient avoir pour auditoire soit directement les concernés, soit des intermédiaires par lui utilisés comme vecteurs de transmission ou de propagation de ses messages.
Il était particulièrement aimé des jeunes qui se reconnaissaient dans ses compositions sentimentales. Dans l'autre versant de sa poésie, il vilipende la trahison en amour ou en amitié, la déliquescence des valeurs dont la solidarité, la banalisation de la veulerie et la soumission aux «nouveaux maîtres». Mais il était souvent le premier malmené par sa poésie. Il y mesurait, sans complaisance, sa déchéance intellectuelle et morale, ses vices et faiblesses, l'acharnement du sort et ses coups assénés. Même si, par foi et sagesse, il acceptait les épreuves que lui infligeait la volonté divine, il s'interdisait l'extension de cette résignation aux temps qui changent par le fait des hommes. Il affirmait, sans ambages, sa liberté, sa résistance et son refus de la «loi d'autrui».
Gullagh seg Tizi Ouzou
J'ai juré de Tizi Ouzou
Armi d Akfadou
Jusqu'à Akfadou
Ur ehkimen dgui ak'n lan
Nul ne me fera subir sa loi
A narrez wala nekinu
Plutôt rompre que plier
Akhir daâwessu…
Et mieux vaut être maudit…
On s'accorde aujourd'hui sur l'existence d'un genre poétique dit «mohandien», très particulier autant par son contenu que par sa structure.
Le contenu, nécessairement marqué par le parcours et les expériences du poète, est caractérisé par une touchante ambivalence.
Reflet de la diaphonie entre l'idéal et le réel, cette ambivalence est illustrée par :
– La quête de bonheur dans des voies que l'on sait par avance vaines,
la fuite «de Charybde en Sylla» vers des ailleurs où la misère originelle ne fait que se draper de nostalgie ;
– la sublimation de l'amour qui n'a d'égale que l'amertume des serments reniés ;
– le déchirement entre le manque des siens, parents et amis, et le ressentiment qu'inspire leur incessante perfidie ;
– la profonde révolte que bride l'incapacité d'agir.
Dans l'œuvre de Si Mohand U M'Hand, même la dimension spirituelle procède de cette ambivalence. Il était mystique dans l'âme et profane dans sa conduite.
On ne peut de manière péremptoire le classer exclusivement dans l'un ou l'autre de ces statuts. Autant, par exemple, il cultive ses penchants immodérés pour l'absinthe et le kif, autant il maudit son inhibition et son aliénation à leur égard. Certes, il ne s'assimilait pas aux sages et oualis dont il transgressait sciemment le code des vertus, mais son rapport au sacré n'en était pas moins sincère.
S'agissant de sa structure, le genre «mohandien» est construit en neuvains formés de 3 strophes comprenant chacune 3 vers de respectivement : 7, 5 et 7 pieds. La rime est commune, d'une part, aux 1er, 2e, 4e, 5e, 7e et 8e vers et, d'autre part, aux 3e, 6e et 9e vers.
S'il ne peut être affirmé qu'il est l'inventeur de cette forme de poésie, il en est incontestablement le promoteur. On peut aisément imaginer les contraintes qu'un tel cadre formel peut imposer à l'expression. Le talent a permis à Si Mohand de se plier avec raffinement, sans esthétisme, à ces règles de rime : il habillait généralement sa poésie de beaux atours mais n'en sacrifiait ou altérait ni le fond ni le sens.
Nous ne disposons pas aujourd'hui de l'intégralité de l'œuvre de Si Mohand U M'Hand, pour cause malheureusement d'oralité. Mais ce qui en a été sauvé et transmis jusqu'à nous est appréciable grâce au travail de recherche et de collecte effectué principalement par les précurseurs que furent A. B. Saïd Boulifa, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri.
Cette miraculeuse sauvegarde a été rendue possible par la phénoménale popularité de Si Mohand U M'Hand tant de son vivant qu'après sa mort, par les facultés exceptionnelles de mémorisation des individus et des groupes dans notre société et enfin par l'écriture qui est opportunément venue à la rescousse dans la voie ouverte, dès 1900, par Boulifa.
D'aucuns estiment, à juste titre probablement, que «le gisement» n'est pas totalement épuisé, puisque des œuvres attribuées à Si Mohand U M'Hand auraient été découvertes, ces dernières années, et que d'autres pourraient l'être dans le futur.
Les nouveaux chercheurs n'ignorent cependant pas que l'essentiel de l'œuvre connue de ce poète a été recueillie par, notamment, leurs trois illustres aînés. Des poèmes inédits seront de plus en plus rares à trouver compte tenu, d'une part, de la disparition irrémédiable de mémoires crédibles et, d'autre part, du foisonnement de poèmes «apocryphes» prêtés à Si Mohand U M'Hand soit par des imitateurs en mal de notoriété, soit par des transmetteurs qui, en toute bonne foi, se trouvaient dans l'erreur.
Outre les œuvres sauvées de l'oubli, les travaux de Boulifa, Feraoun et Mammeri sur Si Mohand U M'Hand ont, dans la complémentarité, contribué à la constitution d'un important capital méthodologique, dont l'affinement et la transposition à la sauvegarde des œuvres d'autres auteurs de la culture orale sera d'un apport fondamental.
Car un siècle après la disparition de Si Mohand U M'Hand, l'étude de son œuvre et son approfondissement appellent, tout naturellement, une meilleure connaissance et reconnaissance de ses pairs quelque peu restés dans l'ombre (prédécesseurs, contemporains ou successeurs) comme, entre autres Youcef Oulefki, Smaïl Azikiou, Youcef Ou Kaci, Bachir Amellah, Lemsiyah, etc.
Cette densification de la recherche, à partir du centre acquis, concernera aussi et nécessairement les œuvres poétiques actuelles que nous devons à la nouvelle génération de poètes et poétesses, d'auteurs compositeurs et de poètes chanteurs qui, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, ont su faire montre d'innovation dans cette voie de la modernité initiée par Si Mohand U M'Hand, l'atypique ciseleur des mots ayant engendré de dignes héritiers tels que Si El Hocine Ouarab, Moh Ya, Si Mohamed Belhanafi et Ben Mohamed.
Lire sur Si Mohand U M'hand :
. Recueil de poésies kabyles par Si Ammar Ben Saïd Boulifa – Ed. Awal
. Les poèmes de Si Mohand par Mouloud Feraoun – Ed. Bouchène
. Les isefra de Si Mohand par Mouloud Mammeri – Ed. F. Maspero
. Si Mohand U Mhand, errance et révolte par Younès Adli – Ed. Paris Méditérannée
Voir sur si Mohand U M'hand :
. Le rebelle, film de Rachid Ben Allel et Yazid Khodja


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