Une femme et un homme, qui aurait l'âge d'être son père, voyagent dans le même compartiment. Elle est algérienne, il est français. 40 ans après la mort par torture de son père, elle a fui la guerre sans nom qui ravage son pays pour rejoindre celui qui a fabriqué les tortionnaires de son enfance. Il est médecin mais n'a pu guérir de ce que la jeune recrue qu'il était a vu et vécu, au nom de la patrie, en 1957, à Boghari, là où, justement, fut perpétré le meurtre du père. Près d'eux est assise Marie, une jeune adolescente dont le grand-père pied-noir pleure encore sa terre natale. La rencontre est banale et, pourtant, dans ce huis clos, le dialogue est inévitable. Les voix se mêlent, celle, lisse et chaude, de Fatima Aïbout, et celle, hantée, exsangue et sombre, d'Alexis Nitzer, voix divisées et multiples, pudiques ou brutales, isolées, au bord du gouffre, face au danger qui devient peu à peu celui d'oser dire ou d'oser savoir, enfin. Derrière les comédiens qui incarnent la part intime du texte de Maïssa Bey, l'écran déroule les images réalistes de leur rencontre ferroviaire, seul espace, virtuel, où apparaîtra le doux personnage de Marie. Les voix commentent, se cachent et se répondent, hésitent, osent, s'entrechoquent et se nouent, pensées et souvenirs dont la puissance prend le pas sur l'image, chuchotements intérieurs du refoulé qui déborde et qu'on ravale. Cette tension, portée jusqu'au bout, avec une force et une simplicité rares, par des comédiens magnifiques, est un ensorcellement qui parfois se brise sur le réalisme trop illustratif des images vidéo. On ne peut s'empêcher de penser que le texte, la beauté de ses interprètes, la finesse et la pertinence de la création sonore et lumineuse de cette belle mise en scène de Jean-Marie Lejude auraient gagné en fluidité, en intensité, avec une utilisation moins systématique de la vidéo. Mais on ressort de la salle ému et dérangé, avec le souvenir tenace et lumineux des larmes ultimes de Fatima Aïbout, données comme une prière à cette part de l'inhumain dans l'humain, comme une main tendue à cet «ennemi intime» que, dans notre histoire collective et dans le présent également, nous n'osons toujours pas regarder en face.