S'il est des femmes qui ont encore un long chemin à parcourir pour être reconnues comme les égales des hommes, ce sont bien les femmes d'Afrique, auxquelles une anthropologue, Catherine Coquery-Vidrovitch, consacre un ouvrage très riche et malgré ses 360 pages, nullement pesant : il se lit comme un roman.(1 ) Avant la période coloniale, comme après, la plupart des Africaines se définissent par «trois S» : «Silence, Sacrifice et Service». Véritables «bêtes de somme», elles ont en charge les tâches domestiques – l'approvisionnement en eau et en bois de chauffe –, les travaux des champs, de nombreuses maternités, un enfant tous les trois ans, le petit commerce. Exclues de tout pouvoir, «dressées» dès la petite enfance à la docilité, leur vie est souvent une vie de dur labeur et de souffrances. Mais toutes n'ont pas été esclaves. Et beaucoup ont joué, surtout à l'époque précoloniale, un rôle très important dans la vie politique, économique et sociale de leur pays. Les unes ont été reines, les autres chefs d'armée, ou à la tête d'empires commerciaux ou encore fondatrices de religion. Par la diversité des rôles qu'elles ont joués, du plus modeste au plus important, elles se distinguent des femmes des autres continents, presque toutes condamnées à subir une condition très dure ou, si elles inspiraient les princes, à rester dans l'ombre. Reines, régentes, chefs d'entreprise, prophétesses, bien des Africaines ont assumé en pleine lumière une position de pouvoir que les hommes ne contestaient pas. Beaucoup ont résisté, armes à la main, à l'invasion des Européens : par exemple, les Amazones du Dahomey – «les plus terribles étaient armées de fusils et accompagnées chacune d'une aide chargée de munitions, il y avait aussi des archères, des chasseresses, des espionnes en terrain ennemi… Dans les derniers moments de la résistance à la conquête française, elles se firent massacrer de façon héroïque, car c'était un corps d'élite toujours en première ligne et réputé pour son ardeur, voire sa férocité». Elles ne furent pas les seules. C. Coquery-Vidrovitch cite de nombreuses reines qui luttèrent contre l'envahisseur européen. Au Congo, Nzinga Mbande résista longtemps aux Portugais, fit infiltrer leur armée, récupéra des stocks d'armes et souleva tout le pays (1630). Au Ghana, Yaa Asateva organisa la résistance contre les Britanniques, auxquels il fallut plus de 1500 hommes pour venir à bout de son armée. Lors de sa capture, elle cracha au visage de l'officier britannique qui l'arrêtait. D'autres femmes, dans toutes les régions d'Afrique, ont déclenché et dirigé la lutte contre les envahisseurs – faites prisonnières, elles étaient exécutées, fusillées ou brûlées –, d'autres encore ont lutté pour que leur tribu ne perde pas les terres qu'elle possédait, certaines, pour parvenir à leur fin, prenaient en otages des Européens, telle BibianaVaz, qui en 1684, en Gambie, retint prisonnier pendant 14 mois le capitaine de Cacheu et créa un immense empire commercial. La colonisation mit fin à la diversité des rôles et des pouvoirs que les Africaines détenaient. Habitués, de par leurs traditions machistes et chrétiennes, à mépriser et dominer les femmes, Portugais, Britanniques, Anglais, Belges ne traitèrent qu'avec les Africains qui, pourvus de mini pouvoirs exécutifs, étaient chargés par les envahisseurs d'imposer leur ordre et leurs valeurs à l'ensemble des populations. «Les chefs coutumiers et le pouvoir colonial contractèrent une alliance de fait destinée à renforcer l'autorité masculine», constate C. Coquery-Vidrovitch. Les femmes se virent interdire d'acheter de la terre et, mariées, perdirent la jouissance de leurs gains. Le jour de la paie, les maris faisaient la queue à l'hôpital pour toucher le salaire de leur femme. En 1960, l'un d'eux, raconte l'auteure, utilisa celui de sa femme, institutrice, pour se payer une deuxième épouse. Dépouillées de tout droit par les représentants des puissances colonialistes, soumises à la pression des missionnaires, qui leur rappelaient constamment qu'elles devaient obéir à leur mari et faire des enfants, les Africaines furent pratiquement interdites d'instruction. Au Congo ex-belge, la première diplômée du secondaire fut, en 1961, la fille du maire de Léopoldville. Eduquées par les religieuses, les filles n'avaient le choix qu'entre être ménagères, tisser des tapis ou, pour un tout petit nombre, devenir institutrices. Les écoles les orientaient vers des carrières «féminines», couture, travaux ménagers. En 1977, «le Zaïre, le Togo, la Côte d'Ivoire et la Centrafrique étaient, précise C. Coquery-Vidrovitch, les Etats où le taux de scolarisation des filles était le plus bas». L'indépendance n'a quasiment rien apporté aux femmes. Comme dans bien d'autres pays, les hommes ont renvoyé dans leur foyer celles qui rêvaient d'exister socialement, et ont empêché les autres d'en sortir. Sur le plan juridique, elles restent inférieures aux hommes : les codes du mariage conservent tous la notion de chef de famille. Et elles sont quasiment absentes du monde politique. Pourtant, conclut la sociologue, «la vigueur et l'originalité des femmes actuelles est pleine de promesses… Elles s'expriment dans tous les domaines, y compris celui de la création, elles renouvellent le chant, la danse…» Faudra-t-il de nouvelles Amazones pour qu'elles retrouvent un pouvoir que les hommes ne veulent toujours pas partager ? (1) Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Africaines, Histoire des femmes d'Afrique subsaharienne du XIXe au XXe siècle, La Découverte, 2013.