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Kateb Yacine, un écrivain au cœur du monde
Le cercle des représailles
Publié dans El Watan le 03 - 03 - 2005

l'université de Tunis a organisé, les 22 et 23 février dernier, un colloque sur Kateb Yacine - Un écrivain au cœur du monde.
Conçue comme un hommage, la rencontre ne pouvait pas faire l'économie d'un titre que certains jugeront dithyrambique. A la fin des travaux, une question a jailli dans toute sa pertinence pour nous renvoyer au débat qui ne saurait avoir de fin : « Quelle est aujourd'hui l'actualité de Kateb Yacine, supposé être au cœur du monde ? » Volontairement provocatrice, la question n'avait nullement l'intention de remettre en cause l'organisation du colloque qui avait permis à des universitaires de relire l'œuvre de Kateb Yacine. Mais elle semblait nous renvoyer à nous-mêmes, à une lecture académique, étroitement enfermée à l'intérieur des hémicycles théoriquement dispensateurs de savoir. Une simple question, brusquement, imposait l'ouverture des amphis et l'oxygénation d'un air confiné dans la scolarité. L'actualité de Kateb imposait une délocalisation vitale et nécessaire. C'était dur à accepter, mais il fallait se résoudre à quitter les académies pour aller dans la rue, les quartiers, les maisons « populaires ». Hormis les universitaires, qui lit Kateb aujourd'hui ? Volontairement provocatrice et salutaire, la question méritait de rouvrir le colloque, mais il était trop tard. Les portes des amphis s'étaient refermées et laissaient en suspens une interrogation qui ne concerne pas seulement l'œuvre de Kateb Yacine, mais en même temps qu'elle, toutes celles qui se doivent de survivre à leurs auteurs, au cours d'un voyage double et permanent dans le temps et dans l'espace. Les vertus du voyage n'étaient pas à faire valoir aux yeux de Kateb Yacine. L'homme s'est tant et si bien déplacé toute sa vie qu'il colle à l'image du « porteur de valise », un sac sur le dos, patrouillant sur la terre de la « rude humanité » depuis Guelma et Constantine jusqu'à Moscou en passant par Annaba, Rome ou Tunis, Paris, Hanoï ou Alger. Kateb ne s'est pas non plus privé de voyager dans les langues, finissant par quitter celle française pour aborder à, Sidi Bel Abbès, le terrain du théâtre en arabe dialectal, celui de ses compatriotes restés en rade de l'école et de l'Histoire.
Le voyage livresque
Grand lecteur, Kateb Yacine s'est engouffré dans le voyage livresque, il a ouvert toutes grandes les portes de « l'armoire à sagesse ». Sur l'une des étagères les plus profondes, il a découvert les grands tragiques grecs qui, bizarrement, du plus lointain des paysages lui ont offert le lieu d'une représentation à l'algérienne. Une vraie tragédie comme on en a le secret dans ce « pays de malheur » où « tous les dix ans, le sang coule ». Il a trouvé chez Eschyle et Sophocle ce qu'il lui fallait pour dire l'Algérie contemporaine : un bourreau et une victime rendus solidaires par la fatalité, par la cruauté d'un destin qui condamne les hommes à la mort inéluctable décidée par les Immortels de l'Olympe. Dans Le Cadavre encerclé, le bourreau est français et la victime arabe. Ainsi commencée, la transposition du conflit grec dans l'Algérie colonisée se poursuit à l'aide d'une modification sensible du scénario tragique originel. Solitaire, Lakhdar agonise, mais autour de son cadavre, tout un peuple accourt et fait cercle pour ne pas le laisser mourir seul. Nedjma, l'épouse, la veuve incorruptible, pénètre la première sur la scène, bientôt suivie des amis, puis les chœurs de femmes et les chœurs des hommes d'où s'élancent de loin en loin les cris des coryphées. Tout un peuple envahit la scène pour dire le risque de mourir, tous, sous « la botte inattaquable », mais tous se savent « invincibles » comme le prophétise Nedjma la magnifique. Travaillant sur le matériau antique, Kateb Yacine l'adapte en donnant à la dramaturgie l'allure d'une histoire qui nous donnera raison, parce que nous ne sommes qu'en 1959, date de la publication du Cadavre encerclé. Tout un peuple s'était mis en marche et personne ne l'arrêtera, aussi sûrement que le bruit des sabots de la cavalerie numide continuait de battre aux tempes de la résistance algérienne. Et ce n'était pas là un discours creux, symbolique, mythique et mystificateur, mais une vérité toute simple, assénée par l'officier français que Kateb oblige à l'aveu impossible, impensable : « C'est toujours le même pays. Nous ne réussirons pas à submerger ses habitants (...). Ils reviennent à la charge, surgis des siècles révolus, Numides en déroute pour d'autres charges réunis. » Bien. Tous semble avoir été dit. Kateb a été actuel en son temps, en un temps où il fallait engager sa parole pour promettre une indépendance juste et légitime. En ce temps-là, un Algérien ne pouvait mourir seul, sacrifié sur l'autel arrogant des dieux tout-puissants. Le relais de voix assuré par la mise en scène du Cadavre encerclé sauve la tragédie en lui donnant une dimension historique grâce à l'encerclement « populaire » du cadavre. Restent quelques discordances. Les vieux, par exemple, qui, à l'instar de Si Tahar, incitent à l'inaction parce que le rapport de force est inégal et qu'il livre toujours la victime à la cruauté du bourreau. Partisans de la non-violence, les vieux trouvent la mort absurde car inutile. On peut comprendre ce réalisme nourri de bon sens. Mais que dire de cet enfant qui apparaît à la fin de la pièce de Kateb, tel un assaillant armé d'un couteau ? Il s'appelle Ali, il est le fils de Lakhdar et de Nedjma. Perché sur l'arbre au pied duquel son père vient de mourir, le jeune garçon refuse d'obéir à sa mère qui lui demande de descendre de son perchoir. Ali préfère rester là-haut et s'approvisionner en oranges amères qu'il jette sur les spectateurs. Il a décidé de briser le cercle de la communauté nationale et d'armer son bras, tendu comme un arc hostile, pour décocher ses flèches vers l'extérieur de la scène. En cette année de 1959, Ali, armé d'un couteau, n'est-il pas l'image symbolique qui préfigure une réalité qui jaillira dans le sang des années 1990 ? Actualité donc, de Kateb, post-mortem. Actualité encore avec ce goût amer que nous gardons aujourd'hui dans la bouche. Les oranges de nos jardins se sont gorgées de fiel au cours d'une histoire, la nôtre, qui nous laisse impuissants tout comme le public agressé par un enfant à qui il n'avait rien fait. Et c'est bien là peut-être le problème. Qu'avons-nous fait de et pour nos enfants ? S'ils attendent le retour du soleil qui fait mûrir les récoltes, qu'avons-nous à leur proposer, nous, les vieux d'aujourd'hui ? Réponse actuelle de Kateb : une communauté citoyenne ensemencée par le grain démocratique. Sûr que Ali et les autres descendront de leur arbre amer pour faire corps et cause commune dans notre tragédie ordinaire, pour reconstituer le cercle des disparus qui n'étaient pas tous des poètes mais avaient assez de talent pour espérer.


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