-Quand on parle de crise aujourd'hui, de quelle crise est-il question, crise de l'euro, du capitalisme, des dettes souveraines… ? Il y a plusieurs domaines qui entrent en collision. Il y a toute une série de problèmes causés par le krach financier de 2008 lié à la crise des subprimes dont nous n'avons toujours pas fini de payer les frais. Cela se voit particulièrement dans le fait que le secteur bancaire en Espagne, au Portugal et en Irlande est ruiné. Ce secteur bancaire n'arrive pas à retrouver une situation financière stable, et de surmonter l'effet dévastateur du krach de 2008. La deuxième série de problème concerne la dette publique, mais elle est liée à la première parce qu'en Espagne, en Irlande ou au Portugal, par exemple, les finances publiques étaient très saines en 2007-2008, mais elles se sont détériorées lorsque les Etats ont essayé de venir en aide à leur secteur bancaire ruiné. Les dettes sont passées des bilans des banques aux bilans des Etats, qui ont vu leurs dettes publiques exploser. Dans le cas de la France, la dette publique est relativement élevée, mais le secteur bancaire sans être dans une santé extraordinaire n'est pas ruiné. Vous avez quelques exceptions comme l'Italie, qui a un système bancaire relativement sain avec traditionnellement une dette publique assez importante, mais elle souffre à cause de la panique des marchés qui s'inquiètent de voir le cas de l'Espagne, du Portugal et de l'Irlande s'y propager. Un dernier point qui est la Grèce, qui elle est un cas particulier, dans la mesure où son secteur bancaire est très petit, et de toutes les manières, elle avait une dette publique très élevée. En fait, elle est victime simplement de la panique des gens. Les investisseurs financiers comprennent qu'elle ne pourra jamais rembourser sa dette, ce qu'ils savaient déjà avant. Mais, ils se mettent à paniquer parce qu'ils voient qu'on fait rien pour l'aider. Là dessus, vient se greffer un troisième niveau qui est celui de la crise de l'euro parce que tous ces problèmes de dettes publiques, la solution simple pour ces pays serait de dévaluer leur monnaie. Or, le fait que ces Etats soient dans la zone euro leur interdit de dévaluer leur monnaie, alors que s'ils étaient en-dehors, ils pourraient très bien compte tenu de la faiblesse de leur industrie dévaluer leur monnaie et rattraper leur manque de compétitivité par rapport à l'industrie allemande. Mais ils sont bloqués, et c'est cela qui induit la troisième crise, c'est-à-dire que les observateurs se disent qu'au fond, tout ce que ceci montre c'est qu'en cas de grosses difficultés dans la zone euro, les pays sont tellement fragilisés qu'ils vont peut-être sortir de la zone euro. -En cette période de crise, l'existence même de l'euro en tant que monnaie unique est remise en cause, quel avenir peut-on envisager pour cette monnaie ? Je dirais oui, dans le sens où il n'est pas certain du tout que la Grèce reste dans la zone euro. Je pense que la question se pose actuellement uniquement pour ce pays et pas pour les autres. Dans le cas de la Grèce, ce qui se passe, c'est que le FMI ne veut plus continuer à lui prêter de l'argent parce qu'il sait très bien qu'elle ne pourra pas rembourser ses dettes. D'autant que le FMI sait très bien qu'on lui reproche d'avoir ruiné un certain nombre de pays d'Afrique et d'Amérique latine, en accordant des prêts conditionnels à des plans d'ajustements structurels qui ont détruit ces économies. C'est exactement ce qu'on est en train de faire aujourd'hui avec la Grèce, c'est-à-dire que ce que dit actuellement la troïka - FMI, Commission européenne (CE), Banque centrale européenne (BCE) -, c'est qu'on va continuer à vous prêter encore un peu d'argent à condition que vous continuiez le plan d'ajustement structurel. Or, ce dernier détruit l'économie grecque au lieu de l'aider à se réformer. Donc, le FMI veut arrêter, mais l'Allemagne, la BCE et la CE veulent continuer. Or, s'ils réussissent à continuer sans le FMI, la Grèce restera dans la zone euro et continuera à se laisser détruire. Sinon, la Grèce pourra faire un défaut sur sa dette souveraine et sortir de la zone. -Quel serait l'impact sur les autres membres de la zone euro ? C'est impossible à déterminer aujourd'hui. Il y aurait deux scénarios possibles : dans le premier cas, les investisseurs financiers vont se dire que la Grèce n'est qu'un tout petit pays qui pèse moins de 3% du PIB de la zone, moins lourd que le département des Hauts-de-Seine en France, par exemple. Ils se diront qu'on n'aura pas su gérer le cas Grèce et donc on la laisse tomber et on continue avec une zone euro amputée de ce pays. Au final, ils résistent à la panique. Dans le deuxième cas, les investisseurs vont se dire que si les institutions européennes ne sont même pas capables de gérer la situation grecque alors que ce n'est qu'un tout petit pays, a fortiori elles ne seront pas capables gérer l'Espagne ou le Portugal, donc ils vont retirer leur argent de toute la zone euro, parce que ce serait la panique. Dans ce cas-là, le retrait de la zone euro de la Grèce peut provoquer une panique financière et boursière qui pourrait faire chuter l'Espagne, le Portugal, l'Italie ou l'Irlande. Ce serait beaucoup plus grave parce que la zone euro n'y résistera pas. -Avec la crise, beaucoup d'entreprises connaissent des difficultés, ferment des usines, licencient des travailleurs, songent à des délocalisations. Quelle est, selon vous, la meilleure stratégie de riposte à adopter par les grands groupes mondiaux pour faire face à la crise ? Cela dépend si on prend en considération les intérêts des grands groupes ou les intérêts des pays. Si on regarde les intérêts des pays européens, c'est-à-dire des citoyens, les contribuables, les salariés, je crois qu'il y aurait tout à fait intérêt à réfléchir à l'opportunité de mettre en place une politique protectionniste européenne, écologiste et sociale. C'est-à-dire, on pourrait très bien décider de mettre une taxe carbone aux frontières de l'Europe qui pénalise par exemple les produits importés de Chine ou d'Inde, qui seraient des produits trop polluants ou dont la fabrication était trop polluante. La France y a réfléchi, elle était prête à le faire, mais le précédant gouvernement de Nicolas Sarkozy y a renoncé à la dernière minute, probablement sous la pression de la Commission européenne et de l'Allemagne qui sont contre. Je crois que ce serait une très bonne idée que les Européens réfléchissent à ce type de possibilité. Pour les multinationales, en revanche, ce n'est pas sûr que la crise soit une si mauvaise opération parce que si elles réussissent à tirer parti des plans d'ajustement structurels, la conséquence de ces plans sera une réduction des salaires dans la plupart des pays de la zone euro et pour les multinationales, c'est une très bonne opération a priori, se disent-elles. C'est-à-dire qu'elles vont avoir des salariés européens qui leur coûteront moins cher. Maintenant, à mon avis, c'est un calcul à court terme parce que si on continue ces plans d'ajustements structurels dans la zone euro, alors l'Europe va tomber toute entière dans la récession et dans ce qu'on appelle une trappe à liquidité, c'est-à-dire dans la déflation. En d'autres termes, les prix vont commencer à baisser, comme c'est déjà le cas aujourd'hui en Espagne et en Norvège et les classes moyennes européennes vont arrêter de consommer. A ce moment-là, les multinationales européennes vont perdre des débouchées considérables sur le marché européen. Je pense donc que c'est une mauvaise opération à moyen et long termes, mais elles peuvent croire que c'est une bonne opération à court terme. -Si les plans d'austérité ne sont pas la solution, que préconisez-vous dans ce cas ? On pourrait penser à la relance, mais je ne crois pas à une relance keynésienne classique parce que la dépendance de l'Europe à l'égard des énergies fossiles est trop grande. Autrement dit, aujourd'hui, nous n'arrivons plus à avoir de la croissance qu'en augmentant la consommation de l'énergie fossile par européen, ce qui nous a permis d'avoir une croissance forte pendant les trente glorieuses et c'est ce qui fait que nous avons une croissance molle depuis une trentaine d'années, c'est-à-dire que pour augmenter notre croissance, il faut augmenter notre consommation d'énergie fossile par habitant. Nous n'y arrivons plus pour plusieurs raisons : parce que les énergies coûtent cher, la production même de l'énergie en particulier le pétrole est plafonnée. A partir de ce moment, pour faire une relance, soit on dégrade notre balance commerciale extérieure parce qu'on consomme beaucoup d'énergie fossile, mais je n'y crois pas trop, soit on n'y arrive pas parce que tout simplement faire de la relance sans augmenter la consommation d'énergie fossile, cela n'existe pas. Il reste une solution, celle que je préconise, c'est une transition écologique. C'est-à-dire amorcer un grand plan de transition de l'économie, à commencer par l'industrie européenne vers une économie post-carbone, c'est-à-dire beaucoup moins polluante et donc beaucoup moins consommatrice d'énergie fossile. Cela en développant les énergies alternatives, en développent un nouvel urbanisme avec une rénovation thermique des bâtiments, en développant une mobilité qui ne soit pas construite uniquement sur le pétrole, etc. Cette option est extraordinairement créatrice d'emplois, la commission européenne à chiffré à 6 millions le nombre d'emplois que pourrait induire la transition écologique. Ce sont des emplois qui ne sont pas délocalisables, et cela nous permettrait de sortir de la récession et la déflation dans laquelle vont nous faire rentrer les plans d'austérité. Toutefois, la transition écologique coûte très cher et pour l'instant personne ne voit comment la financer. -Vous venez de publier un livre dans lequel vous analysez la crise actuelle. Pourquoi l'avoir intitulé Illusion financière ? Ce que je dénonce dans le livre, c'est l'idée selon laquelle quand les cours de la bourse augmentent, cela signifierait que l'économie est plus prospère. Or, cela est une illusion complète, car lorsque les cours de la bourse augmentent, cela veut simplement dire qu'il y a suffisamment d'investisseurs qui sont optimistes pour faire grimper les cours. Ils peuvent être optimistes pour de très mauvaises raisons. Ils peuvent être optimistes simplement parce qu'ils se disent qu'eux vont pourvoir gagner de l'argent, mais cela ne veut pas du tout dire que l'économie sera plus prospère. Il y a une sorte d'illusion et c'est très important que nos économistes, en Europe, au Maghreb et partout dans le monde comprennent que c'est une pure illusion et arrêtent de penser qu'il suffit d'imaginer qu'il faudrait augmenter les cours de la bourse pour récupérer de la prospérité pour tous.