Tous les mois d'avril, Istanbul oublie pour un temps ses mosquées et son grand bazar pour déballer des centaines de bobines de films à l'occasion de son festival. Cette année, le Festival d'Istanbul fêtait son 25e anniversaire et sa directrice depuis sa création, Hulya Uçansu, artiste de grande notoriété, avait annoncé son départ. Elle a été remplacée par un jeune cinéphile stambouliote Aziz Tan. 200 films en provenance de 42 pays étaient au programme qui comprenait deux sections compétitives, internationale et nationale. Le festival recevait à l'occasion du French spring des vedettes comme Jeanne Moreau, Catherine Deneuve et Gérard Depardieu. Dissuadée sans doute par la situation politique qui règne à Istanbul, marqué par une série d'attentats kurdes, Emmanuelle Béart a renoncé finalement à participer au festival dont elle était aussi l'invitée d'honneur. Bertrand Tavernier a, pour sa part, montré Holy Lola et Philipe Carrel : Les amants réguliers. Des artistes turcs ont été honorés à l'occasion du 25e anniversaire, notamment le grand cinéaste Erden Kyral, auteur d'œuvres pointues de réalisme social et Beref Sezer, qui a joué dans Une saison à Hakkari. C'est le cinéaste français, Jean-Paul Rappeneau, qui présidait le jury, lequel devait partager les prix entre onze œuvres, dont le grand prix international Golden Tulip. Une dizaine de salles d'Istanbul accueillait le festival et les cinéphiles stambouliotes pouvaient voir notamment le documentaire suisse de Christian Frei Les Bouddhas géants, sur la destruction par les talibans en 2001 des statues des Bouddhas de Bamiyan qui datent de 1500 ans. Autre film, tiré d'une nouvelle de Michel Tournier Vendredi, d'Yvan Le Moine, sur l'aventure de Robinson Crusöe. Il s'agit ici d'un voyage dans le Pacifique d'une troupe de la Comédie- Française au XVIIIe siècle. Après le naufrage, un seul rescapé tente de survivre dans une ile déserte. Rachid Masharawi, cinéaste palestinien a également présenté son dernier film L'Attente, l'histoire d'un metteur en scène de théâtre de Ramallah en quête d'acteurs, obligé de faire des castings à travers les territoires occupés, à travers barricades et checkpoints. Autres œuvres sélectionnées en compétition : Backstage, d'Emmanuelle Bercot, Secrets de famille, de Cristina Commencini, fille de Luigi Comencini, film adapté de son roman où elle évoque sa propre histoire, ses relations troubles avec son père. Le Festival d'Istanbul a par ailleurs réservé une section spéciale aux films de cinéastes femmes : Freedom to Women. Dans les années 1960-1970, le cinéma turc était au zénith avec 200 films produits tous les ans, films d'auteurs et commerciaux. Puis comme partout, la télévision, la vidéo ont frappé. La crise a duré longtemps. Puis c'est de nouveau, semble-t-il, l'embellie. Il y a aujourd'hui un bouillonnement d'œuvres populaires (qui battent au boxoffice les films américains) et d'œuvres plus ambitieuses réservées au happy-few (et aux festivals internationaux). Le public a repris donc le chemin des salles, bien que les pirates dans les rues d'Istambul vendent les dernières nouveautés à des prix très bas. Le marché turc est inondé de titres. Cependant, les cinéastes porteurs de projets nécessitant de lourds budgets vont frapper aux portes de pays européens, ces portes qui tardent à s'ouvrir pour la Turquie.