Et si le devenir de l'Europe, qui n'est plus «le centre de gravité du monde», était de se transformer en fabrique de nègres ? D'hommes et de femmes réduits par l'extension planétaire des marchés à n'être, comme les Africains qu'ils dominèrent pendant plus de trois siècles, que des hommes-choses, des marchandises(1) ? C'est l'une des questions majeures que pose Critique de la raison nègre, d'Achille Mbembe, professeur d'histoire politique à Johannesburg et aux Etats-Unis(2). Et comme pour prévenir les lecteurs européens du sort qui les attend s'ils ne se révoltent pas, il analyse d'une façon très fouillée la condition des esclaves africains. Le nègre, rappelle-t-il, n'est pas un homme, c'est un objet animé, «un corps – gigantesque et fantastique –, des organes, une couleur, une odeur (…), une force brute (…), réfractaire à l'esprit». Autrement dit, un être fantasmagorique que les Européens ont inventé et enfermé dans une sorte de camisole – la négritude – dépouillée de toute trace d'humanité, un être par conséquent toujours tenu à distance, inassimilable et exploitable à merci. A l'époque de la traite, l'une des activités principales des Européens fut de préciser la nature et de codifier la condition de ces «hommes-matière» qu'étaient les nègres. Si tous les esclavagistes les traitèrent comme des bêtes, ou pire, seuls les Français osèrent publier sans la moindre gêne un Code noir qui justifiait l'esclavage et indiquait, par exemple, pour quelle faute et à quel prix il était licite de couper à un nègre un doigt ou deux, un pied, une oreille, une jambe, s'il y avait eu tentative de fuite. A l'époque, il était exclu que des Noirs pénètrent en Europe, et un édit de 1570 interdisait l'exhibition d'esclaves dans les ports français. L'esclavage, rappelle Achille Mbembe, ne donna aucune mauvaise conscience aux Européens : convaincus que l'humanité se divisait en races et que certaines étaient «inférieures», ils s'estimaient fondés à les dominer et promettaient de «civiliser» les meilleurs. Même des esprits aussi universalistes et généreux que Voltaire jugeaient les Africains très «arriérés» : «Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées (…) mettent entre eux et les autres espèces d'hommes des différences prodigieuses.» Cette époque est révolue ? Apparemment. Les bons esprits affirment que la notion de race n'a aucun fondement scientifique ? C'était vrai il y a peu, ça l'est moins : on constate un «retour à une compréhension biologique des distinctions entre les groupes humains. Qu'il s'agisse de l'exploration des bases génomiques des maladies chez certains groupes ou du traçage des racines ou des origines géographiques des individus, le recours à la génétique tend à confirmer les typologies raciales du XIXe siècle». Rien n'empêche, estime A. Mbembe, que «les techniques génétiques soient utilisées pour gérer les qualités des populations et écarter, par le biais de la sélection des embryons (…), les races jugées indésirables». Si «races et racisme n'ont pas qu'un passé, mais aussi un avenir», le traitement actuel de certaines «races» est aussi barbare que celui des nègres d'hier. Interpellations au faciès, destruction de campements, expulsions, multiplication des centres de rétention pour clandestins, construction de murs et de barrières métalliques pour contenir l'«invasion» des «nègres», Noirs, Blancs ou basanés, primat du tout sécuritaire : l'Europe se comporte comme une forteresse assiégée et rejette ceux dont autrefois elle exploitait les ancêtres. La même histoire continue. Aussi féroce qu'hier, l'Europe fabrique ses propres nègres, «hommes-machines, hommes flux», en quantités de plus en plus impressionnantes. «Condamnés à l'apprentissage à vie, à la flexibilité, au règne à court terme», ils doivent (…) «répondre à l'injonction qui leur est constamment faite : devenir un autre». Un processus continu de dépersonnalisation, de déshumanisation est à l'œuvre dans le monde du travail. Où il ne s'agit plus de faire carrière ni d'avoir une spécialité, mais d'être polyvalent, reconvertible, un «nomade du travail» prêt à n'importe quel emploi dans n'importe quel lieu, susceptible à tout moment de changer de vie ou d'être jeté comme un déchet. Mais il y a pire : «Si, hier, le drame du sujet était d'être exploité par le capital, la tragédie pour la multitude est de ne plus pouvoir être exploitée du tout, d'être un objet de relégation dans une humanité superflue, livrée à l'abandon, et dont le capital n'a guère besoin pour son fonctionnement». Assujettis aux marchés, modifiables dans leur structure biologique et génétique, les hommes de demain risquent fort de reproduire, à un niveau supérieur d'aliénation, les esclaves d'hier. «C'est cette nouvelle norme d'existence et sa généralisation à l'ensemble de la planète, précise Achille Mbembe, que nous appelons le devenir-nègre du monde.» Et qui, tel un ver dans un fruit, corrompt déjà le présent.
-1 - Le terme nègre renvoie beaucoup plus à un statut qu'à une couleur. On appelle nègre, par exemple, celui qui écrit un livre pour un commanditaire qui se contentera de le signer. Tous les hommes politiques, bien des vedettes ont leur nègre. Les nègres blancs n'ont donc rien d'exceptionnel. -2 - La Découverte, Paris, 2013.