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«Entre le visible et l'invisible»
Liess Vergès . architecte et plasticien
Publié dans El Watan le 27 - 06 - 2015

D'où vous vient cette fascination pour ce motif tiré de l'art islamique ?
C'est un motif que j'ai toujours vu depuis tout petit. Je le regardais sans savoir ce que ça renfermait. Au premier abord, ce sont des lignes qui se croisent, qui s'entrecroisent, qui changent de direction, qui se chevauchent et qui s'entrelacent… Cela s'appelle bien «l'entrelacs géométrique», tastir en arabe. D'emblée, ce motif a quelque chose de plus que les entrelacs en général.
Quand on s'en rapproche, on lit tout ce désordre et ce chaos. On ne sait pas si c'est une ligne ou un point qui se déplace. Mais à une certaine distance, on découvre un ordre. Un ordre autour de points nodaux. Je regardais tout cela en suivant ces lignes qui échappent au cadre. Le cadre appartient à l'esthétique chrétienne, celle de la Renaissance, celle de la perspective (cela, je l'ai appris bien plus tard par mon métier). Les lignes se baladent et tendent à déborder le cadre de la page, du panneau ou de la lawha.
Et cela me fascinait. J'ai rencontré une deuxième fois ce motif à l'occasion d'un travail sur un décor pour la chaîne de télévision Arte qui concernait l'Algérie des années 90'. Evidemment, la lecture était différente et marquée par la mort qui régnait durant ces années. Je cherchais donc du côté de l'esthétique funéraire et je considérais de nouveau l'entrelacs géométrique.
A partir de là, j'ai commencé à creuser ce motif avec la thématique de la religion, qui s'imposait à l'époque, mais aussi dans la dimension politique et sociale… J'avais pris conscience qu'il se plaçait dans une trilogie avec l'arabesque (tawriq) qui est un motif floral ou végétal porté à la perfection et sublimé par la géométrie et al khatt (calligraphie) qui transcrit le verbe divin.
J'ai donc commencé à travailler sur le tastir, mais je m'étonnais qu'on n'ait pas une connaissance stable et ferme sur la question. Je restais frustré, car je n'arrivais pas à une compréhension totale. Je découvrais qu'il s'agissait d'une esthétique religieuse complexe.
La calligraphie transcrit une parole et l'arabesque représente des végétaux, mais l'entrelacs géométrique est foncièrement abstrait. Est-ce une des raisons de votre choix ?
C'est une conception abstraite qui n'est pas anthropomorphique. La calligraphie magnifie le verbe du Coran, l'arabesque est une sublimation du Jardin d'Eden, l'entrelacs géométrique, c'est le monde terrestre. On a, d'une part, le chaos des lignes enchevêtrées et, d'autre part, l'ordre qui se dessine, l'ordre divin ou el mektoub (le destin).
J'ai travaillé ce motif à l'échelle humaine, celle de l'imperfection et du désordre apparent, qui est la part dynamique de l'entrelacs géométrique. Quand j'ai commencé à travailler dessus, je n'avais pas toutes ces idées en tête mais c'est probablement sa cohésion et sa perfection qui me parlaient et me permettaient de développer ces concepts.
Transmis à travers les siècles, ce motif a été perfectionné et figé dans son aboutissement.
Comment créer à partir de ce motif immuable ?
C'est à force de parcourir ce dessin et de l'interpréter. L'entrelacs géométrique est arrivé à un degré de perfection qu'il était difficile de toucher. L'idée d'ornement s'est beaucoup ancrée chez les occidentaux, avec les orientalistes, et chez les arabo-musulmans eux-mêmes. Je voulais comprendre et, pour comprendre, j'ai déconstruit, reconstruit, démantelé…
Et je suis revenu au dessin. Dans l'entrelacs géométrique, on trouve des pleins et des vides, mais aussi des lignes. Ce sont ces lignes que j'ai suivies et qui ouvrent sur des conceptions très riches. On y trouve l'expression de l'individuation, de la contradiction et de la différence comme ensemble de possibles… La différence est non seulement acceptée (et non pas tolérée) mais accueillie, partie intégrante, dès l'origine…
L'idée de la communauté est très fort, mais on ne peut pas nier les singularités. Pensez à tous les génies de la stratégie, de l'architecture, de la littérature ou de la théologie dans la civilisation islamique. Une des planches s'appelle d'ailleurs «Social individuals». Ce que dessine l'entrelacs géométrique, pour moi, c'est l'intrication de l'individu et de la société. L'un ne va pas sans l'autre. Considérer l'un sans l'autre est une aberration.
Dans les premières planches, vous cassez littéralement le motif…
Comme je le disais, pour comprendre, on défait les choses. Là, c'est une planche qui s'appelle «Le regard étoilé». C'est un jeu entre l'esthétique arabo-musulmane et l'esthétique chrétienne de la transparence (c'est-à-dire l'image telle qu'on la connaît aujourd'hui).
En fait, je ne brise pas l'entrelacs géométrique qui est insaisissable : le motif, lui-même, se brise et s'enchevêtre... C'est donc le regard étoilé qui déjoue la transparence. Le modèle de la perspective tient sur le postulat suivant : le regard suit des lignes qui fuient à l'infini, infini qui est saisi en un point. Dans l'entrelacs géométrique, on a des points qui se déplacent à l'infini.
S'agit-il de sortir ce dessin du cadre de l'art islamique pour l'amener sur le terrain de l'art contemporain ?
C'est un art conceptuel de la surface, un discours sur le visible et l'invisible. La manière dont l'entrelacs géométrique est traditionnellement mis en scène, dans les mosquées par exemple, est significative. Ce motif, évocation de l'ordre terrestre, est surmonté d'arabesques avec les motifs végétaux évoquant le jardin d'Eden. Pour ma part, je rends hommage à ce motif en soulignant sa source théologique et en tentant un travail graphique à l'échelle humaine. Si le potentiel de l'entrelacs s'est un peu figé, c'est peut-être parce que l'aspect ordonné s'est subrepticement imposé.
C'est la part contemplative. Cet ordre divin s'est imposé dans notre manière d'ornementer. Le chaos a été éclipsé par l'ordre. L'échelle divine a supplanté l'échelle humaine. Or, nous sommes, pour ce qui nous concerne, à l'échelle humaine. C'est cela que je mets en scène.
Ce serait donc un apprentissage du regard que vous proposez à travers vos interprétations ?
C'est le résumé de plusieurs redécouvertes. J'ai baigné dans cette esthétique durant mon enfance, mais mon regard a évolué avec le temps. D'ailleurs, je constatais bien plus tard que mon grand oncle fabriquait des meubles avec des bas-reliefs de ce motif, entre autres à La Casbah. Il y avait en ce temps deux écoles, celle de Mohamed Sfaksi et celle de Kechkoul.
Enfant, il m'arrivait de passer à l'atelier de khali Mohamed (Ndlr. l'oncle Mohamed). A cette connaissance immédiate, s'est ajoutée la formation d'architecture et de design, l'intérêt pour la lecture, le cinéma, la mise en scène… Mais j'avais surtout le pressentiment qu'il y avait quelque chose de très contemporain dans ce dessin. Il y a cette capacité d'abstraction, d'imagination et de raisonnement en même temps. Ce motif du huitième siècle est, mine de rien, très actuel.
Dans une de mes planches, je superpose une fractale sur l'entrelacs géométrique. Cette fractale s'appelle «La mesure optimale de l'entropie»… Les fractales, c'est le XXIe siècle, c'est à nouveau une conception mathématique du monde, c'est aussi une géométrie non euclidienne… Avec l'entrelacs géométrique, on est dans un ornement très singulier ! Un ornement envisagé de manière très différente du décor tel qu'on le conçoit dans d'autres civilisations.
A côté de la relecture de notre patrimoine culturel, vous portez aussi un regard critique sur la société contemporaine. S'agit-il de jouer le passé contre le présent ?
Passé, présent et futur ne sont pas séparés par une limite. C'est pour moi une nouvelle lecture qui m'en donne une nouvelle mesure, a posteriori. Donc, la mémoire est vivante. C'est un peu l'histoire de la Lettre volée (Ndlr. Nouvelle d'Edgar Alan Poe où l'on recherche activement une lettre supposée volée avant de se rendre compte qu'elle était posée négligemment sur une table).
Cette richesse est là, pas dans le passé. Elle est là. La question passé-présent-futur ne prend plus. Il y a plus important, plus urgent. La critique se fait d'abord par l'investigation dans un art ancestral, dans une mémoire et un langage plastique. La critique se manifeste en fin de compte.
Quelle place pour l'art islamique dans le monde de l'image où nous vivons ?
Je ne sais pas s'il y a un art islamique. Il reste que la réflexion sur l'image va très loin dans la civilisation musulmane. Et cela dès le début. La conception même d'une mosquée hypostyle est une image.
On dispose des piliers sur une grille, face au mur de la qibla, dans la largeur. C'est le contraire d'une église, qui est longitudinale, dans la profondeur, pour favoriser la perspective, et la dramaturgie qui la porte. Dans la mosquée, on a une horizontalité face à la qibla, avec le mihrab qui est une absence.
Si le nombre de fidèles augmente, d'autres piliers peuvent s'ajouter et permettre d'augmenter la superficie, c'est-à-dire El-Oumma. C'est la Mezquita de Cordoue par exemple.
C'est une image pragmatiste parce que spirituelle ! Les pyramides d'Egypte aussi sont une image. L'église est une image, qui porte une pensée. Il en va de même pour la mosquée. Pour comprendre le rapport particulier à l'image, on peut aussi revenir à l'histoire de Salomon et de la reine de Saba, reprise dans le Coran.
Le roi Salomon demande aux djinns de créer une sorte d'artefact illusoire d'un trône et d'une fontaine pour recevoir la reine de Saba. Quand elle arrive, elle lève sa robe croyant mettre les pieds dans de l'eau, mais se rend compte qu'il s'agit en fait d'une matière cristalline créant l'illusion de l'eau. Le roi Salomon lui rétorque que si elle croyait au Dieu Unique, elle aurait deviné le subterfuge.
C'est une réflexion très moderne sur l'artefact (dans l'art, l'architecture, le design, etc.). L'œuvre se construit non seulement par celui qui produit, mais aussi par celui qui regarde. Le spectateur est donc responsable de l'interprétation qu'il donne. Le regard est créatif.
Qu'attendez-vous de cette exposition, quelles réactions attendez-vous des visiteurs qui découvrent votre travail ?
Je n'attends rien de particulier, juste découvrir. C'est cette part inconnue du regard qui est surprenante et créative. Ce qui m'a plutôt réjoui jusqu'à présent, c'est que les réactions des gens sont très personnelles face à ce travail qui est personnel aussi.
Cela veut dire que l'imaginaire reparle. Nous ne sommes plus dans le joli, le beau et le merveilleux. Cette part singulière de chacun ressort à travers un langage abstrait, un langage et un imaginaire qui habitent la mémoire…


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