L'East End est la partie la plus misérable du port de Londres, ce qui n'est pas peu dire, en cette année 1905... La grande métropole anglaise n'a jamais été aussi peuplée ni aussi contrastée socialement. D'un côté, les riches habitations de la City, de l'autre, les bouges des quartiers industriels et du port, où il y a peu a sévi Jack l'Éventreur. Pourtant, William Kellog, qui s'avance en compagnie de deux portefaix tirant une charrette à bras, n'a pas l'air spécialement inquiet. Il a la trentaine, le teint frais, une moustache et des favoris blonds tirant sur le roux. Il s'arrête devant une masure en brique autrefois rose mais grise de fumée depuis longtemps, où une femme corpulente entre deux âges l'attend. — Bonjour, madame Mac Guire. Vous voyez que je suis à l'heure ! — Cela vous conviendra ? Je vous l'avais dit. Ce n'est pas Buckingham Palace. — Ce sera parfait. — Alors, il faut payer d'avance ! — Pas de problème. Voici 3 livres. Trois mois de loyer. La femme, elle aussi, semble très à l'aise dans ce quartier sordide. Il faut dire qu'elle tient un tripot sur les quais et qu'elle possède quelques autres logements du même genre qu'elle loue à des gens de passage... Les deux portefaix s'emparent d'une des caisses déposées dans la charrette et grimacent sous son poids. Soupçonneuse, la femme demande : — Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ? C'est pas dangereux au moins ? William Kellog a un large sourire. — Mais non, mais non ! Ne vous inquiétez pas... Mme Mac Guire enfouit ses 3 livres sterling dans son vaste corsage et s'en retourne à son tripot. Et elle n'a pas fait trois pas que sa silhouette massive disparaît dans le brouillard de cette petite matinée frisquette de novembre. William Kellog, lui, attend que les déménageurs aient fini de décharger la charrette. Lorsqu'ils ont disparu à leur tour, il ouvre brusquement la caisse qui a éveillé la méfiance de sa logeuse... Il en contemple le contenu avec une intense satisfaction des dizaines et des dizaines de bâtons de dynamite, cent vingt kilos en tout. Tout est prêt pour le dernier acte ! Trois mois plus tard, en février 1906. L'agent Lesly fait sa tournée quotidienne dans l'East End. Le temps est toujours aussi détestable, ce qui, à Londres, n'a rien de particulièrement remarquable. L'agent essaie d'ouvrir l'œil comme il peut dans le brouillard, lorsqu'il sursaute. Une forte explosion vient de retentir non loin, avec un bruit de vitres brisées. Il se précipite dans cette direction et, à mesure qu'il approche, il est saisi à la gorge par une fumée âcre et une odeur de poudre. Il ne tarde pas à arriver devant une masure en brique à un étage. C'est sans nul doute là qu'a eu lieu l'explosion. Toutes les fenêtres ont été soufflées et des volutes noires s'en échappent. La porte est fermée, mais il entre par un des carreaux cassés. Il n'y a personne au rez-de-chaussée, seulement une grande caisse fermée. A l'étage se trouve un laboratoire rempli d'ustensiles de toutes sortes. Un homme vêtu d'une blouse grise est étendu sur le sol et se relève péniblement. — Vous n'avez rien, monsieur ? — Non, cela ira. — Qu'est-ce que vous faites ? Des expériences ? — Oui, je suis inventeur. Je travaille à un nouveau moteur pour les navires. — Vous vous rendez compte ? Vous avez failli faire sauter tout le quartier — Ce n'est pas possible. Je n'utilise pas de substances dangereuses, à part celles qui, malheureusement, viennent de provoquer l'explosion. Il ne peut rien se produire de pire que ce qui vient d'arriver. — N'empêche. Il faut que je fasse un rapport. Vous vous appelez ? — William Kellog. — Profession : inventeur. C'est cela ? (à suivre...)