L'on est toujours attaché, à Constantine, à cette vieille tradition qui veut que la célébration de l'Achoura n'est jamais complète sans un panier ou un plateau garni de kechkcha, un assortiment de cacahuètes et d'amandes grillées, de cerneaux de noix et autres fruits secs que l'on déguste en soirée, la veille de la fête. L'apparition de véritables montagnes de ces «moukassirate» sur les étals des marchés et des commerces d'alimentation générale reste toujours le «signe extérieur» annonciateur, pour ceux qui ont tendance à oublier la date exacte de cette fête du calendrier de l'hégire. Le changement des habitudes alimentaires induit par le progrès et la modernité n'a pas détrôné cette tradition subtilement et systématiquement entretenue par les commerçants qui ont trouvé dans la vente à grande échelle de ces fruits secs dont certains, comme les pistaches, sont proposés à pas moins de 2 000 dinars le kilo, un filon bien juteux. Cette fête coïncidant avec le 10e jour de mouharram, le premier mois de l'année hégirienne, suscite dans les marchés un branle-bas de combat et un changement de look qui n'est pas sans rappeler celui du ramadhan où l'on voit la plupart des commerces d'alimentation remplacer leur marchandise habituelle par des produits de circonstance.Un grand zèle est déployé dans la présentation de la marchandise, souvent proposée dans de grands paniers en osier contenant toute la gamme de kechkcha enveloppée de papier cellophane et agrémentée de bonbons et de dragées. Les étals proposant habituellement des fruits et des légumes de saison se convertissent à l'approche de l'Achoura en vitrines colorées de kechkcha mais aussi de fruits secs avec écorce, car la tradition veut qu'il faille casser, en ce jour, des moukassarate pour baigner dans la véritable ambiance de cette fête. Dans un passé récent, tous les foyers résonnaient la nuit de l'Achoura venue de bruits de pilon ou autres pierres que l'on utilisait pour casser les noix, les amandes et autres noisettes. Aujourd'hui, la notion de tapage nocturne qui a intégré les bonnes mœurs ne permet plus de telles infractions à la règle de bon voisinage mais la tradition veut que ces fruits secs, la kechkcha de l'Achoura, doivent être recouverts de leur écorce. Même ceux qui ne trouvent pas cette tradition vraiment raisonnable et ne sont pas vraiment portés sur les fruits secs et sur la façon de les consommer ce jour-là après un repas copieux composé généralement d'un plat de pâtes traditionnelles se retrouvent malgré eux emportés par la vague, voire la déferlante de la tradition de la kechkcha de l'Achoura qui, à l'instar du mouton de l'Aïd, agit comme une force centrifuge. Les propos d'une vieille personne approchée par l'APS devant l'un des étals de kechkcha, rue Mellah Slimane à la Souiqa, la vieille ville de Constantine, qui devient pour la circonstance le marché de prédilection des fruits secs, illustrent cet état d'esprit des Constantinois à l'approche de cette fête : «N'ayant pas de dents, je ne peux pas personnellement manger de la kechkcha, mais je dois en acheter pour la famille sinon je risque d'être renvoyée de la maison par mes enfants et mes petits-enfants», dit ce grand-père avec un grand sourire où il ne manque que les dents.La fête de l'Achoura, qui vient célébrer le sauvetage divin du prophète Moussa de la répression du Pharaon et de ses troupes, est également une fête religieuse où les pauvres attendent de recevoir l'aumône obligatoire qu'est la zakat, l'un des cinq piliers de l'islam, et aussi un jour de jeûne pour beaucoup de musulmans. Outre la kechkcha, les réjouissances marquant la célébration de la fête de l'Achoura, comprennent également un grand repas familial généralement composé de pâtes traditionnelles telles la chekhcoukha, la thrida, la rechta ou le tlitli.Le couscous, à la fois plat du pauvre et de fête, ne figure généralement pas, quoique s'accommodant à toutes les «sauces», au menu des fêtes religieuses ou nefqa à Constantine. APS