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La Kahina est-elle connue chez elle ?
Baghaï (Oum El Bouaghi), fief de la résistance
Publié dans Le Midi Libre le 09 - 08 - 2010

Baghai, une petite contrée chaouïa fief de la reine Kahina la grande dame qui a dirigé la résistance berbère. Cette petite bourgade, autrefois Vagaia - ce serait Saint Augustin qui l'aurait baptisé de ce nom - mais cette appellation aurait été transcrite Bagasis pour être reprise Baghai par les géographes arabes. Une stèle trône à l'entrée de la ville représentant la reine berbère debout, drapée dans un costume féminin la main droite levée en signe de salut à l'adresse d'une foule imaginaire. Une statue dont les concepteurs ont dû s'inspirer des pièces de monnaie frappées à l'effigie de la Kahina. Mais qui est donc cette héroïne mystérieuse et lacunaire tant il est difficile de restituer des évènements tels qu'ils se sont déroulés. Toute une polémique s'installe autour de l'identité de cette reine que certains décrient et d'autres adulent. Ceux contre lui attribuent une origine juive, les autres reconnaissent en elle la valeureuse guerrière qui s'est battue jusqu'à son dernier souffle contre l'occupant.
Baghai, une petite contrée chaouïa fief de la reine Kahina la grande dame qui a dirigé la résistance berbère. Cette petite bourgade, autrefois Vagaia - ce serait Saint Augustin qui l'aurait baptisé de ce nom - mais cette appellation aurait été transcrite Bagasis pour être reprise Baghai par les géographes arabes. Une stèle trône à l'entrée de la ville représentant la reine berbère debout, drapée dans un costume féminin la main droite levée en signe de salut à l'adresse d'une foule imaginaire. Une statue dont les concepteurs ont dû s'inspirer des pièces de monnaie frappées à l'effigie de la Kahina. Mais qui est donc cette héroïne mystérieuse et lacunaire tant il est difficile de restituer des évènements tels qu'ils se sont déroulés. Toute une polémique s'installe autour de l'identité de cette reine que certains décrient et d'autres adulent. Ceux contre lui attribuent une origine juive, les autres reconnaissent en elle la valeureuse guerrière qui s'est battue jusqu'à son dernier souffle contre l'occupant.
A vingt kilomètres de Khenchela se trouve Baghaï, une petite localité à vrai dire perdue dans cette partie du massif des Aurès autrefois apanage des Chaouias des plaines. C'est dans cette région, à l'époque où l'Est algérien et la Tunisie ne formaient qu'un seul pays, que s'était joué le destin du Maghreb. On est dans le fief de la Kahina, (Dihya en berbère), la forteresse qui avait servi de QG lors des dernières batailles qu'avait livrées la guerrière du mont Aouras contre les troupes omeyyades. Aujourd'hui, une stèle se dresse à l'entrée de la localité, perpétuant le souvenir de celle qui, au VIème siècle, avait tenu tête aux conquérants musulmans. La stèle représente El Kahina, debout, le corps enveloppé dans un costume féminin, la main droite levée en signe de salut à l'adresse d'une foule imaginaire, c'est le seul trait physique qui, peut-être, suggère le caractère guerrier du personnage. Pas d'épée ni de cheval. Le geste, solennel, est presque militaire et vient comme pour apporter un démenti à l'image paisible d'une mère de famille que le buste s'efforce de dégager. Ici une légende locale met à l'honneur le côté maternel de la Kahina. « Les villes de Baghaï et de Khenchela, nous explique-t-on, ont été baptisées des noms respectifs des deux fils de la dame qui a dirigé la résistance berbère ». Pour autant l'histoire est formelle, l'appellation de Baghaï vient de Vagaïa. C'est Saint-Augustin en personne qui a donné ce nom à cette localité que du reste Procope a transcrit Bagasis. Plus tard, les géographes arabes la désigneront sous le nom de Baghaïa. Quant à Khenchela, elle est l'ancienne Mascula de la Numidie. Selon les historiens arabes, les deux fils de la Kahina se nomment Ifran et Yezdia. Deux noms qui semblent totalement ignorés par ici.
Baghaï : petit bourg
Baghaï dégage l'aspect d'un petit bourg des années 60, les voitures de l'époque faisant foi. Le développement à l'air d'ignorer cette contrée qui pourtant recèle beaucoup de potentialités touristiques. Hammam el Knif situé sur un site verdoyant et l'Aquae Flavianae (Hammam Essalihine) ne sont pas loin. Comme partout dans les Aurès, le sol est riche en pierres. Voici un matériau délaissé qui jadis avait fait le bonheur des architectes grecs et romains. Il n'y a pas longtemps, les Chaouis construisaient leurs petits hameaux avec cette pierre qu'ils appellent « tafsa ». En tous les cas, c'est cette région d'Algérie qui semble avoir souffert le plus de la crise architecturale, les spécialistes devant nous dire un jour s'il y a pas un phénomène de cause à effet entre le fait de délaisser les vieilles déchras et venir habiter les anciens centres de colonisation, et entre le fait d'avoir troqué le mode de vie semi-nomade contre celui sédentaire.
Des ruines sur quatorze hectares
A notre question : que savez-vous de la Kahina ? tout le monde à peu près se souvient des informations transcrites en arabe sur la statue à savoir « El Kahina reine des Berbères de la famille Djrawa fille de Tabet, morte en 701/702 à Bir El Ater près de la ville de Tébessa ». Cette succincte biographie a été extraite certainement de l'œuvre du célèbre historien Ibn Khaldoun : Histoire des Berbères. L'ancienne cité ou forteresse de la Kahina à partir de laquelle la résistance s'était organisée contre les troupes de Hassan Ibn Nou'man, gouverneur du Maghreb, se trouve à quelques encablures de la nouvelle Baghaï. Timos, la trentaine (il doit son surnom au fait qu'il conduit une moto de marque Tomos), nous ouvre le portail de cette cité aujourd'hui en ruine. Protégées depuis 2003 par une clôture construite en dur, les ruines situées sur un monticule s'étendent sur quatorze hectares. Selon l'historien An-Nouwayri c'est la Kahina elle-même qui avait détruit la forteresse afin qu'elle ne tombe pas entre les mains des conquérants en cas de défaite de ses hommes. Timos en est devenu donc le gardien. « Avant, se rappelle-t-il, les bergers venaient faire paître leurs troupeaux ici, ils se disputaient même les parcelles de terrain, chacun revendiquant pour soi tel ou tel arpent ». Même des morts ont été enterrés à cet endroit. On voit des sépultures assez récentes mordant sur les ruines antiques. Le site devenu aussi un gite pour les serpents et les scorpions réunit des amas de pierres taillées qu'on voit disséminées entre les ronces. Des pans de colonnade y sont visibles. On peut reconnaître une meule antique et l'endroit où se trouvaient des chambres.
Baghaïa, écrivait Al-Idrissi au 12ème siècle, « est une grande ville entourée d'un rempart en pierre ; elle a un faubourg également entouré d'un rempart où se tenaient autrefois des sûq qui se tiennent aujourd'hui dans la ville même, le faubourg étant inhabité par suite des méfaits des Arabes. C'est la première ville de la date ; elle a un oued qui lui vient du côté sud et lui fournit l'eau potable ; celle-ci est aussi fournie pure par des puits. Il y avait, autour de la ville des campagnes, des villages et des exploitations agricoles. Maintenant, de tout cela, il ne reste presque rien ».
Une association ressuscite la figure mythique
C'est le travail de l'ACSK (Association culturelle scientifique de Khenchela) explique M. S., un jeune enseignant qui a pu exhumer la figure mythique de la reine amazighe. L'association a déjà organisé à Khenchela quatre colloques internationaux sur la Kahina. L'érection de la statue et la clôture du site sont dues à ses campagnes de sensibilisation qu'elle a menées auprès des pouvoirs publics et des citoyens. Timos nous parle du général Grave qui possédait une ferme juste à côté, il nous montre une grande bâtisse de l'époque coloniale. Avant même que nous arrivions sur le site de l'ancien Baghaï, on nous a parlé du trafic sur les pièces de monnaie anciennes datant de l'époque romaine. Timos sort du placard de son bureau quelques spécimens qu'il nous montre. Ce sont des pièces qui sont devenues l'ombre d'elles-mêmes. Des métaux rouillés à un stade avancé ayant l'aspect de fines lames noirâtres qui ressemblent presque à des bouts de papier. Dans le placard, il y a aussi des poteries brisées des pièces de vaisselle tout aussi abimées qui remontent à l'époque où a vécu la Kahina. « Beaucoup de pièces de monnaie en bon état ont été trouvées à l'intérieur du site et ont été autrefois vendues dans les marchés, surtout avant la loi protégeant le patrimoine des musées » soutient N. B., commerçant. Au temps des Français, se souvient-il, « une quantité de ces pièces a été acheminée vers Paris ».
L'héroïne, une figure mystérieuse et lacunaire
A Baghaï on est persuadé que les concepteurs de la stèle érigée en l'honneur de l'héroïne amazighe ont dû s'inspirer des pièces de monnaie frappées à l'effigie de la Kahina. Une thèse douteuse, s'il en est, puisqu'il n'est pas attesté que Dihya a battu en son temps sa monnaie. Que savent les enfants de cette ancêtre dont ils croisent quotidiennement la statue ? Questionné, Mounir, 12 ans, hasarde une réponse : « C'est une femme qui a participé à la révolution » (entendez la révolution du 1er Novembre 1954), Samir, 13 ans après un effort de réflexion nous présente la Kahina comme la
« reine des Berbères, elle est, dit-il, la fille de Tabet de la famille Djrawa » reprenant à son compte les éléments de biographie qui figurent sur la stèle. Pour toute réponse à notre question de savoir à quelle époque elle a vécu, il laisse échapper : « Il y a trop longtemps ». Merouane, 11 ans, croit savoir que la Kahina a combattu les « infidèles » sans trop pouvoir situer l'événement dans le temps. Les adultes sont plus renseignés, mais leurs connaissances sur le sujet quand elles ne sont pas truffées de récits légendaires, se heurtent à leurs propres préjugés et croyances religieuses. « Nos parents nous ont parlé très vaguement de la Kahina, pendant les premières années de l'Indépendance on a entendu dire que le véritable nom de Baghaï, le fief de la Kahina, est Tidrous» nous dit Dahmane, 62 ans, père de 7 enfants. En réalité, notre interlocuteur confond Baghaï avec un autre fief de la Kahina mais qui est situé cette fois-ci dans l'actuelle Tunisie, il s'agit de la ville de Tysdrus ou Tusdrus où la reine des Djrawa avait possédé un château. El-Bekri, du reste dans sa Description de l'Afrique septentrionale en parlant de la route menant de Sfax à Ledjem mentionne le
« château de la Kahena» avant de préciser que « l'amphithéâtre de Ledjem est tout ce qui reste de l'ancienne ville de Tysdrus ou Tusdrus »
« Il est vrai, poursuit Dahmane, que je n'ai pas fait d'université, ce qui m'aurait permis d'apprendre sur Baghaï, tout ce que je sais c'est que notre cité a pris le nom du fils de la Kahina. Elle était venue ici et en a fait sa capitale. On a pris vaguement conscience de l'importance historique de l'endroit où nous vivons. Je me souviens qu'en 1961 les Français qui nous avions comme enseignants nous emmenaient en excursions qui avaient pour but le ramassage des pièces romaines, ces pièces-là ils les prenaient ensuite avec eux. A l'indépendance, on s'est rendu compte de l'existence des ruines du ksar. C'est vous dire que nous ne savons rien de notre histoire, peut-être qu'il va falloir s'adresser à l'APC qui pourrait avoir en sa possession quelque livre ».
Le choix de Tarik Ibn Ziyad
Dahmane finit par lâcher le morceau : de ce fait il confirme que l'histoire est toujours appréhendée au travers du prisme déformant de l'époque actuelle.
« Si je dois choisir entre Tarik Ibn Ziyad et elle, je choisirai le premier, car sur celui-là je ne connais que de bonnes choses » dit-il. « La Kahina, il est vrai, était une reine intrépide et a mené des batailles jusqu'à la mort mais je doute sur ses origines, Tarek Ibn Zyad, Jugurtha, Massinissa étaient tous chaouis, mais elle j'en doute… ». Dahmane n'ose pas exprimer d'une manière explicite son idée. Il est dérangé par l'assertion selon laquelle la Kahina serait juive. L'idée lui parait en soi monstrueuse. « Mais qui sommes-nous donc?» s'interroge-t-il et de lancer : « A priori, nous sommes les descendants de la Kahina, mais je n'en suis pas convaincu ». Pour Ali, 43 ans, père de 3 enfants, « Kahina a combattu les Musulmans et a mené une résistance sur de longues années, elle a lutté et elle n'est pas morte facilement et quand elle a été vaincue elle a fui vers la région de Tebessa. Peut-être elle s'est suicidée, jusqu'à maintenant on n'a pas encore compris comment elle est morte. Certains ont prétendu qu'elle est tombée dans un puits ». Ali estime néanmoins que Kahina « c'est la reine de tous les Berbères » avant de faire part de sa «fierté» d'être l'un de ses descendants. «Quiconque lutte pour la libération de son pays, pour ses idées, son histoire et son patrimoine est digne d'être respecté» affirme-t-il. Il réfute l'origine juive de la Kahina. «C'était la reine des Berbères et de l'Algérie entière.» Selon lui, « il ne faut pas une histoire à la carte qui se déclinerait selon les humeurs des uns et des autres. Il faut une histoire véridique qui restitue les événements tels qu'ils se sont déroulés, la question doit être posée,qui est Kahina ? Je vais vous le dire, c'était une reine qui vivait paisiblement sur son territoire jusqu'à l'arrivée des occupants. Depuis et c'est normal, elle s'est défendue jusqu'à son dernier souffle ». Ali conseille de « sortir de la peau du Musulman » pour pourvoir « analyser » froidement la situation. Dahmane revient à la charge pour expliquer pourquoi il préfère Jugurtha, lui qui pourtant n'a jamais été Musulman puisqu'il a vécu avant l'avènement de l'Islam. « Il faut déterminer la différence entre la Kahina et Jugurtha. Jugurtha était Berbère, l'Islam nous a arabisés, la Kahina est juive, pourquoi a-t-elle combattu les Omeyyades, s'est-elle convertie à l'Islam ? » s'interroge-t-il. Ali l'interrompt « non, non elle a combattu les Omeyyades parce qu'ils étaient des conquérants, ils ont voulu posséder les terres, c'est normal qu'elle se défende ». Bien sûr nous n'avons malheureusement croisé en ce mois de juillet 2010 aucune femme qui ait pu nous faire part de son opinion sur la question.
A vingt kilomètres de Khenchela se trouve Baghaï, une petite localité à vrai dire perdue dans cette partie du massif des Aurès autrefois apanage des Chaouias des plaines. C'est dans cette région, à l'époque où l'Est algérien et la Tunisie ne formaient qu'un seul pays, que s'était joué le destin du Maghreb. On est dans le fief de la Kahina, (Dihya en berbère), la forteresse qui avait servi de QG lors des dernières batailles qu'avait livrées la guerrière du mont Aouras contre les troupes omeyyades. Aujourd'hui, une stèle se dresse à l'entrée de la localité, perpétuant le souvenir de celle qui, au VIème siècle, avait tenu tête aux conquérants musulmans. La stèle représente El Kahina, debout, le corps enveloppé dans un costume féminin, la main droite levée en signe de salut à l'adresse d'une foule imaginaire, c'est le seul trait physique qui, peut-être, suggère le caractère guerrier du personnage. Pas d'épée ni de cheval. Le geste, solennel, est presque militaire et vient comme pour apporter un démenti à l'image paisible d'une mère de famille que le buste s'efforce de dégager. Ici une légende locale met à l'honneur le côté maternel de la Kahina. « Les villes de Baghaï et de Khenchela, nous explique-t-on, ont été baptisées des noms respectifs des deux fils de la dame qui a dirigé la résistance berbère ». Pour autant l'histoire est formelle, l'appellation de Baghaï vient de Vagaïa. C'est Saint-Augustin en personne qui a donné ce nom à cette localité que du reste Procope a transcrit Bagasis. Plus tard, les géographes arabes la désigneront sous le nom de Baghaïa. Quant à Khenchela, elle est l'ancienne Mascula de la Numidie. Selon les historiens arabes, les deux fils de la Kahina se nomment Ifran et Yezdia. Deux noms qui semblent totalement ignorés par ici.
Baghaï : petit bourg
Baghaï dégage l'aspect d'un petit bourg des années 60, les voitures de l'époque faisant foi. Le développement à l'air d'ignorer cette contrée qui pourtant recèle beaucoup de potentialités touristiques. Hammam el Knif situé sur un site verdoyant et l'Aquae Flavianae (Hammam Essalihine) ne sont pas loin. Comme partout dans les Aurès, le sol est riche en pierres. Voici un matériau délaissé qui jadis avait fait le bonheur des architectes grecs et romains. Il n'y a pas longtemps, les Chaouis construisaient leurs petits hameaux avec cette pierre qu'ils appellent « tafsa ». En tous les cas, c'est cette région d'Algérie qui semble avoir souffert le plus de la crise architecturale, les spécialistes devant nous dire un jour s'il y a pas un phénomène de cause à effet entre le fait de délaisser les vieilles déchras et venir habiter les anciens centres de colonisation, et entre le fait d'avoir troqué le mode de vie semi-nomade contre celui sédentaire.
Des ruines sur quatorze hectares
A notre question : que savez-vous de la Kahina ? tout le monde à peu près se souvient des informations transcrites en arabe sur la statue à savoir « El Kahina reine des Berbères de la famille Djrawa fille de Tabet, morte en 701/702 à Bir El Ater près de la ville de Tébessa ». Cette succincte biographie a été extraite certainement de l'œuvre du célèbre historien Ibn Khaldoun : Histoire des Berbères. L'ancienne cité ou forteresse de la Kahina à partir de laquelle la résistance s'était organisée contre les troupes de Hassan Ibn Nou'man, gouverneur du Maghreb, se trouve à quelques encablures de la nouvelle Baghaï. Timos, la trentaine (il doit son surnom au fait qu'il conduit une moto de marque Tomos), nous ouvre le portail de cette cité aujourd'hui en ruine. Protégées depuis 2003 par une clôture construite en dur, les ruines situées sur un monticule s'étendent sur quatorze hectares. Selon l'historien An-Nouwayri c'est la Kahina elle-même qui avait détruit la forteresse afin qu'elle ne tombe pas entre les mains des conquérants en cas de défaite de ses hommes. Timos en est devenu donc le gardien. « Avant, se rappelle-t-il, les bergers venaient faire paître leurs troupeaux ici, ils se disputaient même les parcelles de terrain, chacun revendiquant pour soi tel ou tel arpent ». Même des morts ont été enterrés à cet endroit. On voit des sépultures assez récentes mordant sur les ruines antiques. Le site devenu aussi un gite pour les serpents et les scorpions réunit des amas de pierres taillées qu'on voit disséminées entre les ronces. Des pans de colonnade y sont visibles. On peut reconnaître une meule antique et l'endroit où se trouvaient des chambres.
Baghaïa, écrivait Al-Idrissi au 12ème siècle, « est une grande ville entourée d'un rempart en pierre ; elle a un faubourg également entouré d'un rempart où se tenaient autrefois des sûq qui se tiennent aujourd'hui dans la ville même, le faubourg étant inhabité par suite des méfaits des Arabes. C'est la première ville de la date ; elle a un oued qui lui vient du côté sud et lui fournit l'eau potable ; celle-ci est aussi fournie pure par des puits. Il y avait, autour de la ville des campagnes, des villages et des exploitations agricoles. Maintenant, de tout cela, il ne reste presque rien ».
Une association ressuscite la figure mythique
C'est le travail de l'ACSK (Association culturelle scientifique de Khenchela) explique M. S., un jeune enseignant qui a pu exhumer la figure mythique de la reine amazighe. L'association a déjà organisé à Khenchela quatre colloques internationaux sur la Kahina. L'érection de la statue et la clôture du site sont dues à ses campagnes de sensibilisation qu'elle a menées auprès des pouvoirs publics et des citoyens. Timos nous parle du général Grave qui possédait une ferme juste à côté, il nous montre une grande bâtisse de l'époque coloniale. Avant même que nous arrivions sur le site de l'ancien Baghaï, on nous a parlé du trafic sur les pièces de monnaie anciennes datant de l'époque romaine. Timos sort du placard de son bureau quelques spécimens qu'il nous montre. Ce sont des pièces qui sont devenues l'ombre d'elles-mêmes. Des métaux rouillés à un stade avancé ayant l'aspect de fines lames noirâtres qui ressemblent presque à des bouts de papier. Dans le placard, il y a aussi des poteries brisées des pièces de vaisselle tout aussi abimées qui remontent à l'époque où a vécu la Kahina. « Beaucoup de pièces de monnaie en bon état ont été trouvées à l'intérieur du site et ont été autrefois vendues dans les marchés, surtout avant la loi protégeant le patrimoine des musées » soutient N. B., commerçant. Au temps des Français, se souvient-il, « une quantité de ces pièces a été acheminée vers Paris ».
L'héroïne, une figure mystérieuse et lacunaire
A Baghaï on est persuadé que les concepteurs de la stèle érigée en l'honneur de l'héroïne amazighe ont dû s'inspirer des pièces de monnaie frappées à l'effigie de la Kahina. Une thèse douteuse, s'il en est, puisqu'il n'est pas attesté que Dihya a battu en son temps sa monnaie. Que savent les enfants de cette ancêtre dont ils croisent quotidiennement la statue ? Questionné, Mounir, 12 ans, hasarde une réponse : « C'est une femme qui a participé à la révolution » (entendez la révolution du 1er Novembre 1954), Samir, 13 ans après un effort de réflexion nous présente la Kahina comme la
« reine des Berbères, elle est, dit-il, la fille de Tabet de la famille Djrawa » reprenant à son compte les éléments de biographie qui figurent sur la stèle. Pour toute réponse à notre question de savoir à quelle époque elle a vécu, il laisse échapper : « Il y a trop longtemps ». Merouane, 11 ans, croit savoir que la Kahina a combattu les « infidèles » sans trop pouvoir situer l'événement dans le temps. Les adultes sont plus renseignés, mais leurs connaissances sur le sujet quand elles ne sont pas truffées de récits légendaires, se heurtent à leurs propres préjugés et croyances religieuses. « Nos parents nous ont parlé très vaguement de la Kahina, pendant les premières années de l'Indépendance on a entendu dire que le véritable nom de Baghaï, le fief de la Kahina, est Tidrous» nous dit Dahmane, 62 ans, père de 7 enfants. En réalité, notre interlocuteur confond Baghaï avec un autre fief de la Kahina mais qui est situé cette fois-ci dans l'actuelle Tunisie, il s'agit de la ville de Tysdrus ou Tusdrus où la reine des Djrawa avait possédé un château. El-Bekri, du reste dans sa Description de l'Afrique septentrionale en parlant de la route menant de Sfax à Ledjem mentionne le
« château de la Kahena» avant de préciser que « l'amphithéâtre de Ledjem est tout ce qui reste de l'ancienne ville de Tysdrus ou Tusdrus »
« Il est vrai, poursuit Dahmane, que je n'ai pas fait d'université, ce qui m'aurait permis d'apprendre sur Baghaï, tout ce que je sais c'est que notre cité a pris le nom du fils de la Kahina. Elle était venue ici et en a fait sa capitale. On a pris vaguement conscience de l'importance historique de l'endroit où nous vivons. Je me souviens qu'en 1961 les Français qui nous avions comme enseignants nous emmenaient en excursions qui avaient pour but le ramassage des pièces romaines, ces pièces-là ils les prenaient ensuite avec eux. A l'indépendance, on s'est rendu compte de l'existence des ruines du ksar. C'est vous dire que nous ne savons rien de notre histoire, peut-être qu'il va falloir s'adresser à l'APC qui pourrait avoir en sa possession quelque livre ».
Le choix de Tarik Ibn Ziyad
Dahmane finit par lâcher le morceau : de ce fait il confirme que l'histoire est toujours appréhendée au travers du prisme déformant de l'époque actuelle.
« Si je dois choisir entre Tarik Ibn Ziyad et elle, je choisirai le premier, car sur celui-là je ne connais que de bonnes choses » dit-il. « La Kahina, il est vrai, était une reine intrépide et a mené des batailles jusqu'à la mort mais je doute sur ses origines, Tarek Ibn Zyad, Jugurtha, Massinissa étaient tous chaouis, mais elle j'en doute… ». Dahmane n'ose pas exprimer d'une manière explicite son idée. Il est dérangé par l'assertion selon laquelle la Kahina serait juive. L'idée lui parait en soi monstrueuse. « Mais qui sommes-nous donc?» s'interroge-t-il et de lancer : « A priori, nous sommes les descendants de la Kahina, mais je n'en suis pas convaincu ». Pour Ali, 43 ans, père de 3 enfants, « Kahina a combattu les Musulmans et a mené une résistance sur de longues années, elle a lutté et elle n'est pas morte facilement et quand elle a été vaincue elle a fui vers la région de Tebessa. Peut-être elle s'est suicidée, jusqu'à maintenant on n'a pas encore compris comment elle est morte. Certains ont prétendu qu'elle est tombée dans un puits ». Ali estime néanmoins que Kahina « c'est la reine de tous les Berbères » avant de faire part de sa «fierté» d'être l'un de ses descendants. «Quiconque lutte pour la libération de son pays, pour ses idées, son histoire et son patrimoine est digne d'être respecté» affirme-t-il. Il réfute l'origine juive de la Kahina. «C'était la reine des Berbères et de l'Algérie entière.» Selon lui, « il ne faut pas une histoire à la carte qui se déclinerait selon les humeurs des uns et des autres. Il faut une histoire véridique qui restitue les événements tels qu'ils se sont déroulés, la question doit être posée,qui est Kahina ? Je vais vous le dire, c'était une reine qui vivait paisiblement sur son territoire jusqu'à l'arrivée des occupants. Depuis et c'est normal, elle s'est défendue jusqu'à son dernier souffle ». Ali conseille de « sortir de la peau du Musulman » pour pourvoir « analyser » froidement la situation. Dahmane revient à la charge pour expliquer pourquoi il préfère Jugurtha, lui qui pourtant n'a jamais été Musulman puisqu'il a vécu avant l'avènement de l'Islam. « Il faut déterminer la différence entre la Kahina et Jugurtha. Jugurtha était Berbère, l'Islam nous a arabisés, la Kahina est juive, pourquoi a-t-elle combattu les Omeyyades, s'est-elle convertie à l'Islam ? » s'interroge-t-il. Ali l'interrompt « non, non elle a combattu les Omeyyades parce qu'ils étaient des conquérants, ils ont voulu posséder les terres, c'est normal qu'elle se défende ». Bien sûr nous n'avons malheureusement croisé en ce mois de juillet 2010 aucune femme qui ait pu nous faire part de son opinion sur la question.


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