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L'abdication de l'Etat face aux délinquants de tous acabits ?
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 16 - 06 - 2017

Je tenais à remercier mon Ami, Mr le Professeur ROUADJIA pour nous avoir accordé cette interview marquée par un courage et une franchise qui ont toujours caractérisé cet enseignant. Nous avons jugé utile et nécessaire de tirer la sonnette d'alarme sur ces dérives que vit depuis un certain temps notre Université où l'incompétence inavouée et provocatrice de certains fonctionnaires universitaires parachutés, la lâcheté de certains enseignants khobzistes et l'insolence de certains étudiants affiliés à des organisations fantoches se donnent la main pour désintégrer ce qui reste de ce haut lieu du Savoir.
Salah-Eddine SIDHOUM
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Entretien avec le professeur Ahmed ROUADJIA
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE- Comment expliquez-vous la violence qui se banalise à l'université ?
ROUADJIA Ahmed.-L'origine de cette violence n'est pas unique, mais multiple. Elle tient à une foule de facteurs dont le plus important est la déliquescence de la société politique et civile algériennes. La violence observée au sein de l'université et qui se traduit par voie de fait sur le campus et dans les amphi se ressent justement de cette double déliquescence dont l'Algérie est affligée. Par ce nom de déliquescence, j'entends la faillite flagrante du système éducatif national en matière d'éducation civique et civile, de transmission des valeurs éthique et morale aux écoliers qui n'ont droit qu'à un enseignement logomachique, dépourvu complètement de sens et de visée cognitive. Des valeurs traditionnelles, comme le respect d'autrui et des voisins, la retenue et la pudeur, la révérence éprouvée naguère envers les aînés, la crainte quasi révérencielle à l'égard de la hiérarchie, des Anciens, de l'ordre social et politique, ont complètement disparues pour céder la place à l'insolence, à l'arrogance, au bravade, et à la valorisation de la vulgarité et à l'usage sans frein de la violence verbale et physique dans la société. L'autre cause de cette violence qui n'épargne aucun secteur de la vie sociale, tient essentiellement aux pouvoirs publics qui ne semblent pas avoir trouvé la formule magique pour gérer, refouler ou canaliser le flux de ces violences multiformes (sociale, conjugale, politique et économique...).
La seule panacée trouvée par les pouvoirs publics pour endiguer les violences qui se font jour, n'est pas la répression ou la sanction contre les fautifs et les délinquants de tous bords, mais le dialogue. Le dialogue est un leitmotiv dans le discours officiel, et qui suppose, dans sa logique conciliante, laxiste, à mettre au même plan agressé et agresseur, victime et bourreau !
C'est ce laxisme doublé d'expectative, qui témoigne du recul de l'Etat, pour ne pas dire son abdication, et qui donne du poil de la bête à tous les tenants de la loi du talion tant au sein de l'université qu'en dehors de celle-ci. En sachant parfaitement que l'Etat plaide pour « le dialogue » là même où se déclarent des « foyers d'incendie », les groupuscules d'étudiants versés dans l'art de l'agitation à des fins partisanes, se sentent les mains déliées pour agir à leur guise et récidiver...dans la violence...
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE – Pourquoi certains étudiants affiliés aux organisations estudiantines se retrouvent-ils à la pointe de ces agressions contre les professeurs ?
ROUADJIA A.-Nous avons à l'université de M'sila plusieurs organisations estudiantines, les unes agrées et les autres informelles. Mais toutes appartiennent ou se recommandent des partis politiques( FLN, RND, MSP, Ennahda...) et d'autres nébuleuses difficilement identifiables. Le « militantisme » de ces groupuscules cornaqués par des petits leaders imbus de leur petites personnes, et s'imaginant déjà projetés au sommet de l'Etat, se réduit essentiellement à de basses revendications :obtenir des faveurs auprès des enseignants et de l'administration (notes élevées lors des examens, dérogation d'absence, levée des sanctions et des exclusions touchant leurs camarades ou proches...). Ces leaders et leurs troupes sont souvent de mèche avec certains vices- Recteurs et Doyens et se rendent mutuellement service. Lorsque un recteur par exemple se montre peu commode ou sévère, il suscite une sorte de sainte alliance contre lui de manière à le faire rentrer dans « les rangs ». S'il ne cède pas aux pressions et aux demandes indues, on s'arrange pour déclencher sous n'importe quel prétexte une grève, un sit-in qui peut se muer en un blocus quasi militaire du rectorat. Inversement, un recteur qui se montre faible ou très paternaliste( « vous êtes nos enfants » en s'adressant aux étudiants ...), il est vite phagocyté.
Ces étudiants deviennent violents et passent à l'acte lorsque leurs demandes, même illégitimes, sont insatisfaites, comme cela s'est passé lors des agressions physiques subies par le Dr Zouhair Ammari, chef du département des sciences économiques, le 17 mai par trois étudiants pour une histoire de notes, le 21 mai par le professeur Mohamed Mili du GTU par un groupe d'étudiants au motif d'exclusion ; les mêmes agresseurs reviennent à la charge le 30 mai 2017 et prennent d'assaut le GTU avec un renfort d'étudiants estimé entre 40 et 60. Deux d'entre les exclus pour indiscipline montent avec des bouteilles d'essence sur les toits et menacent de s'immoler si les sanctions les frappant n'étaient pas levées. Le 5 juin 2017, deux enseignants, Salim Achour et Omar Hatatache, de la faculté de droit sont victimes d'une agression en plein surveillance d'examen lorsque un étudiant lance de toutes ses forces une chaise sur eux. Le seul « tort » de ces enseignants aura été seulement de faire leur travail comme l'exigent le règlement et la vigilance en demandant à l'étudiant de décliner son identité. Ne supportant pas l'insistance de ces surveillants, l'étudiant devient tout à coup fou furieux...
Aujourd'hui encore ( 12 juin), un petit groupe d'étudiants meneurs pénètrent de force avec un véhicule dans la cour du rectorat pour marquer qu'ils ne vont pas se taire sur le sort réservé à leurs pairs menacés d'exclusion. Intervenant pour les faire sortir de la cour réservée aux seuls fonctionnaires, les agents de sécurité, et à leur tête leur chef, M. Radouane Ben Ahmeida, sont accueillis par une avalanche d'insultes grossières et de propos obscènes en ce mois sacré de ramadan...
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE – Vous avez été à puiseurs reprises témoin d'agressions, comme en témoignent vos écrits, à l'intérieur de l'université. Y at-il eu des sanctions contre les fautifs ?
ROUADJIA A.-Oui j'ai été témoin et je continue à témoigner pour que l'irréparable ne se reproduise et pour que l'Etat impose sa loi en lieu et place des clans, des partis, des coteries et des manipulateurs de toutes sortes. Que s'est-il passé, me dites vous, après ces agressions ? eh bien, il s'est passé beaucoup de choses, et notamment de nouvelles agressions et des tentatives de les camoufler, et de les caviarder de manière à disculper les agresseurs, de les blanchir au nom d'un certain paternalisme de mauvais aloi, mais aussi au nom de « la paix civile » à l'intérieur de l'Université. Mais ceux qui ne veulent pas entendre parler de conseil de discipline, de sanction ou de punition, sont ceux-là même qui ont l'habitude d'utiliser justement certains étudiants délinquants pour exercer des pressions et des chantages sur le recteur passé, présent et à venir aux fins de le faire plier à leur volonté. Je soupçonne certains vice-recteurs malintentionnés de tirer les ficelles et de rouler beaucoup plus pour leur propre « bosse » que pour l'intérêt et la stabilité de l'université....
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE.- Comment réagissent les responsables de l'Université face à ces défis ? Le recteurs, les vices- recteurs, comment gèrent-ils ces graves dérives ?
ROUADJIA A.-Je viens de répondre en partie à cette question. Mais il est bon parfois de répéter pour mieux se faire comprendre :Je ne peux pas me prononcer sur le nouveau recteur, qui vient à peine d'être installé. Il l'a été seulement depuis le 4 juin 2017. Tout ce que je puis dire est que ce nouveau recteur hérite de ses prédécesseurs ( Slimane Berhoumi, de Liazid Abaoui, de Mohamed Tahar Halilat, et d'Ahmed Boutarfaia...) un cadeau empoisonné : l'Université de M'sila. Celle-ci l'est bel et bien en effet, car elle est le réceptacle de tous les envers négatifs de l'Algérie. Elle constitue un « paquet » de problèmes quasi insolubles, le lieu d'intrigues et de petits complots inextricables, le laboratoire dans lequel se brassent le meilleur et le pire...Puisque ce recteur est nouveau, parlons-en des vices- recteurs de M'sila. A dire à la vérité, ils se signalent en majorité par une incompétence époustouflante et par un vice rédhibitoire : les intrigues, les coups de Jarnac, la soif absolue du pouvoir et la volonté de le conserver vaille que vaille... Ce que font l'administration et les vice-recteurs de M'sila ou pour mieux dire, leur rôle dans ces affaires plus précisément, c'est de temporiser, de camoufler ces « incidents », et d'éviter de faire des « vagues » afin de ne pas s'attirer les blâmes ou l'accusation de « mauvaise gestion » de la part de la tutelle et de subir du même coup le courroux des auteurs de ces actes inqualifiables.
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE –Comment voyez-vous les ministères de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, de l'Intérieur et de la Justice ?
ROUADJIA A.-Il est très difficile de porter un jugement tranché, à l'emporte-pièce sur les trois institutions citées. Ce qui est certain en revanche, c'est que ces institutions renferment des femmes et des hommes qui, en dépit de toutes les vicissitudes politique et sociales, sont d'honnêtes citoyens, qui aiment leurs pays et qui veulent le servir. Mais entre vouloir et pouvoir, il y a un abîme. C'est que la volonté de celles et de ceux qui veulent que les choses changent dans le sens du meilleur n'ont pas toujours les moyens ni les coudées franches pour le faire. Comme le fonctionnaire dont il est le chef, le patron, le Ministre d'un département ministériel quelconque, est lui-même « lié » par des contraintes, il est pris comme dans une nasse dans les structures administrative, culturelle et politique de son environnement...Comme quoi, le système politique d'ensemble est un réseau très complexe, ramifié à l'infini, et qui transcende les volontés individuelles...
Mais aucune des trois institutions que vous venez de citer ne se trouve cependant à l'abri de certains imperfections et vices, telles les incompétences, l'incurie et la corruption, trois maladies qui touchent des pans entiers de ces instances. Prenons pour exemple l'Enseignement supérieur que je connais le mieux : il est incontestable qu'on rencontre des femmes et des hommes honnêtes, intègres et compétents qui côtoient d'autres qui le sont beaucoup moins, et cette nuance mérite d'être soulignée afin d'éviter la globalisation et les amalgames dont beaucoup aiment à se gargariser...
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE Selon vous, cette impunité et ce laisser-aller des responsables n'encouragent-t-ils pas la récidive ?
ROUADJIA A.-Oui , absolument. Je l'ai dit et je l'ai répété dans tous mes articles précédents. Faire preuve de tolérance, de laxisme et de longanimité à l'égard des délinquants, c'est se dessaisir de ses prérogatives régaliennes au profit des groupes maffieux. C'est accorder une prime d'encouragement à tous les hors-la-loi. On vient de le voir : c'est parce que le recteur précédent et les vices- recteurs n'ont rien fait pour sanctionner les coupables qu'ils ont récidivé...Le 10 juin 2016, j'ai été moi-même l'objet d'une agression physique gravissime de la part du chef des œuvres sociales, qui est un enseignant, et de trois de ses acolytes, mais le recteur de l'époque et les vices- recteurs auxquels j'ai apporté la preuve matérielle ont étouffé délibérément l'affaire. Le secrétaire général actuel de l'université, le vice-recteur chargé de la pédagogie et celui de la coopération internationale ont crée une commission fantoche pour établir soi-disant les faits avant de classer l'affaire au motif fallacieux qu'ils n'ont pas trouvé de preuves matérielles confondantes au cours de leur enquête mensongère...Mais mon cas n'est rien, en fait, sinon une vétille, par rapport aux violences incommensurables qui traversent l'université et le corps social entier. L'impunité n'est pas seulement une mauvaise solution, mais pis : un danger de décomposition de l'Etat et de la société, puisque en l'absence des règles et des contraintes, les individus se trouvent livrés à la loi du talion inspirée de la législation hébraïque et traduite par la formule lapidaire : « Œil pour œil, dent pour dent ».
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE.- Comment expliquez vous la passivité du corps enseignant devant de tels actes de violence ? Ce corps est-il organisé pour y faire face ?
ROUADJIA A.-La culture de l'organisation pour la défense des valeurs civique, civile et éthique , et pour la préservation de la dignité de l'enseignant et du citoyen, fait cruellement défaut à l'université de M'sila. Même les « indigènes » de la ville ( les gens du cru) ne se sentent guère concernés par ces questions de dénonciation de la violence dont ils sont pourtant les victimes ou qui pourraient être un jour les victimes. Les mille enseignants environ que compte cette université sont invisibles et se confondent généralement avec la masse des gens ordinaires. On aurait dit que rien ne les différencie culturellement du petit peuple tant leur vision étriquée limite les perspectives de leur regard sur le monde qui les entoure .Passifs, couards, indifférents et strictement préoccupés par les fins du mois, ces enseignants ne savent pas se défendre, ils attendent d'être défendus ! telle est l'amère réalité vécue à M'sila...
Mais ce n'est pas fini : la lâcheté, les volte-face, les palinodies inutiles, les revirements inattendus, la trahison de la parole donnée, et la vénalité, tels sont les traits constitutifs du comportement de beaucoup de ces enseignants ...
LE QUOTIDIEN D'ALGERIE.-Justement à propos de la lâcheté : pourquoi l'un des enseignants que vous avez défendu, en l'occurrence M. Mohamed MILI, a-t-il abdiqué sa fierté en accordant « la repentance » à ses agresseurs et en renonçant même à les poursuivre ni au pénal ni au niveau du conseil de discipline ? Ne pensez-vous pas que son comportement équivaut à une insulte suprême contre ceux qui l'ont défendu ?
ROUADJIA A.- C'est ce que je pense en effet. Il est fort regrettable qu'un enseignant rompe la solidarité avec les collègues qui l'ont défendu becs et ongles, fût-il soumis à de fortes pressions de la part des proches, des responsables et des agresseurs feignant le « repentir ». Comme l'a écrit un collègue, Chérif Dris, « La pseudo culture du pardon vantée par certains fait le lit de l'impunité ». C'est justement au nom de je ne sais quel principe sacro-saint de l'islam que notre collègue MILI de M'Sila a fini, du fait de son geste inconsidéré et anti-citoyen, par ratifier l'impunité tacitement accordée aux voyous et aux délinquantes, petits et grands, de notre société politique et civile, à faire la loi... Et la question que je me pose en guise de conclusion est celle-ci : Comment peut-on construire une université intelligente, autonome, productrice du savoir avec des individus asservis, serviles, couards et castrés ? Comment ose-t-on imaginer construire un Etat de droit, fort mais juste, avec des hommes lâches, pusillanimes, dépourvus de moralité, d'éthique et de principes élevés ? Comment peu-t-on oser se fier à des individus viles, versatiles et peureux ? Comment notre tutelle dont je connais personnellement quelques femmes et hommes très brillants puisse abdiquer devant des voyous, et jouent même les bons offices entre ceux-ci et leurs victimes ?! Comment ose-t-on parler de l'autorité de l'Etat quand celui-ci cède de larges parcelles de sa souveraineté à des délinquants et à des corrompus notoires ? Je demeure perplexe et comme assommé par de telles monstruosités...


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