La générale du double monodrame, Saha l'Artiste, une immersion dans l'univers des idées et de la créativité artistique, a été présentée lundi au Théâtre national Mahieddine-Bachtarzi (Tna) à Alger. Le public, relativement nombreux, a pu apprécier, 60 min durant, la prestation du comédien Ahcène Azazni et du musicien Amar cherifi, dans un spectacle écrit et mis en scène par Omar Fetmouche. Un violoniste, auquel manquait un fil à son instrument, se rend vite compte que tous les magasins de musique qu'il connaissait se sont transformés en fast- food, dans une société de consommation «délabrée», où le «souci du gain facile» règne en maître absolu. Dans un environnement hostile à toute créativité artistique, où il est impossible de trouver une corde de violon, le musicien décide de quitter le pays et va, pour ce faire, voir «Moul el khit» (le détenteur de ficelle), un «affairiste» qui lui procurera un visa. De l'autre côté de la Méditerranée, l'artiste s'épanouit et trouve son compte, allant jusqu'à étudier la contre-basse, instrument qu'il a adopté et acheté sans son étui, se voyant, à son retour au pays, contraint de le faire transiter dans un cercueil, faisant croire que c'est la dépouille de sa femme, une Française qu'il avait épousée et réussi à reconvertir à l'Islam. Interprétant pas moins d'une quinzaine de personnages, Ahcène Azazni a conquis le public dans une prestation de haute facture, où Amar Chérifi, chanteur chaâbi au mandole, reprenait la trame en chanson dans différentes variations modales, à l'instar du araq-H'çin, moual et sehli, entre autres, et assurait les transitions, donnant ainsi à son instrument des élans de narrateur. «Nouvelle forme», mêlant le théâtre à la musique que Omar Fetmouche entend «tester» avec son staff, cette fusion des genres a permis, de l'avis d'un spectateur, «une plus grande proximité avec le public», ce qui, a-t-il ajouté, rendu le message «plus accessible». De «Moul el khit» jusqu'à aâmmi H'Mida el djouadj, en passant par quelques clients d'un restaurant, le vieux tailleur de pierre tombale, le douanier, le chauffeur du corbillard de fortune, le policier, le malfrat déguisé en «Capitaine Crochet», la tante Zohra et le gardien du cimetière, Ahcène Azazni, chevronné des planches, a bien porté le texte, faisant montre de toute l'étendue de son talent de comédien professionnel. Donnant une belle esthétique visuelle au spectacle, la scénographie était faite de deux harpes posées de part et d'autre de la scène, avec des cordes faisant office de barreaux de prison où le chanteur chaâbi a pris place, alors qu'au milieu de la scène, une imposante contre-basse —véritable élément dramaturgique — était transformée, en milieu de spectacle, en corbillard de fortune, transportant la dépouille de la supposée femme de l'artiste. La corde manquante au violon aura ainsi révélé tous les maux de la société, permettant à Ahcène Azazni de poser avec brio la problématique de «l'espace de créativité artistique et de production en Algérie», devant un public qui a savouré tous les instants du spectacle dans la délectation. «Malheureusement, l'artiste algérien constate avec regret une ‘‘remise en cause'' implicitement conventionnelle de son existence même dans la société comme vecteur de beauté et éveilleur des consciences», a déclaré un spectateur. Le spectacle a pris fin avec une voix puérile, porteuse d'espoir, chantant un texte qui met en garde contre «la confiscation de l'avenir des enfants». Produit par la coopérative Théâtre Sindjab de Bordj-Ménaïel en collaboration avec le Tna, le double monodrame Saha l'Artiste a été programmé pour une représentation unique, avant d'entamer une tournée à travers les théâtres régionaux algériens.