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Entre le rouge soudanais et le jaune français
Publié dans Le Soir d'Algérie le 09 - 06 - 2019

Chronique dédiée à mon frère Fouad dont je refuse de parler au passé. Vivant dans nos mémoires, il l'est encore plus dans nos cœurs...
Comme un feu rouge qui clignote au lointain, le massacre par l'armée soudanaise de 100 manifestants, dans une transition qui a mal tourné, semble a priori donner raison à l'ANP qui a refusé de diriger un pouvoir transitoire hors Constitution dès le départ de la contestation populaire. Mais l'urgence d'une solution passant par une transition consensuelle revendiquée par le peuple pose la problématique autrement et met l'ANP devant d'autres défis et des choix impérieux.
Ayant en mémoire toutes les transitions en Afrique et dans le monde arabe qui ont souvent ouvert les portes de l'enfer, l'armée s'est obstinée à garder cette interface civile dirigée par les 2 «B» alors que tout le monde sait que la décision finale lui appartient de fait. A ce titre, les critiques qui l'assaillent de toutes parts semblent oublier les résultats positifs obtenus jusque-là et dont le moindre n'est pas d'avoir échappé aux injonctions de l'Union africaine, ni de s'être prémuni de l'interventionnisme de l'ONU. On dirait que certains sont contrariés par ces succès car ils auraient certainement voulu passer par un scénario à la soudanaise pour justifier leurs analyses sur une «junte militaire dictatoriale» opposée à l'émancipation du peuple.
Il devient presque déshonorant de dire la vérité ou, du moins, de refléter la réalité telle qu'elle est. Tant pis : esseulés dans notre lutte implacable et chèrement payée contre l'oligarchie bouteflikienne, nous le serons encore dans notre soutien indéfectible et désintéressé aux forces armées algériennes au cours de cette étape cruciale! Car nous serions de fieffés menteurs et des hypocrites si nous ne reconnaissions pas le rôle positif joué par l'armée dans la concrétisation d'un grand nombre d'objectifs du Hirak. Comme nous ne détournerons pas les yeux de la jonction peuple-armée et de ses victoires, bien réelles et palpables, que ne reconnaîtront pas les manchettes d'une presse française soucieuse de défendre les intérêts de son pays en Algérie au moment où les promoteurs nationaux de ces intérêts à sens unique sont éliminés un à un ! Ces manchettes dirigent leur haine néocoloniale contre nos forces armées parce qu'elles ont justement montré une parfaite cohésion avec l'ensemble du peuple algérien.
Regardons donc la situation en face et cessons d'avoir des idées préétablies à propos d'une situation en perpétuel mouvement qui exige de s'adapter chaque jour aux nouvelles réalités. L'armée a fait l'essentiel. Sans sa précieuse contribution, les revendications populaires portées par un mouvement qui ne s'essouffle pas et qui n'abandonnera pas, seraient restées au stade de slogans et de vœux pieux.
Le soulèvement pacifique du peuple algérien n'a rien à voir avec ces pseudo-révolutions arabes conçues dans les laboratoires de la CIA avec l'aide précieuse des «Frères musulmans» en bonne intelligence avec les démocrates. Soufflées par le sionisme et l'impérialisme, ces révolutions «réactionnaires» ne visaient nullement à libérer les masses mais à installer des pouvoirs néolibéraux alliés au capitalisme international. Mais leur objectif premier demeurait la destruction de pays entiers. Grâce à son peuple uni et à son armée populaire patriotique, l'Algérie s'avère un morceau dur; elle résiste toujours aux manipulations qui l'assaillent de toutes parts. Depuis février 2019, nous assistons à des attaques en règle utilisant l'arme fatale des réseaux sociaux et distillant les germes d'une division religieuse et ethnique qui a porté ses fruits sous d'autres cieux.
Les «experts» qui nous bombardent de prévisions pessimistes semblent oublier que la réalité algérienne est totalement différente des précédentes expériences dans la région. Primo, c'est une révolution populaire authentiquement nationale. Elle a été déclenchée spontanément autour du rejet du 5e mandat avant de prendre l'ampleur qu'elle connaît actuellement. Secundo, elle n'est pas venue après le règne d'un pouvoir dictatorial sanguinaire, ni pour le pain. Beaucoup d'espaces de liberté, certes de plus en plus rétrécis, existaient. Nous avions affaire à une démocratie de façade où l'opposition était légale mais pratiquement inexistante et marginalisée par le jeu trouble et machiavélique d'un pouvoir autocratique pernicieux. Tertio, depuis le 22 février et malgré une première réaction inspirée par les réflexes habituels du système, l'ANP suit une feuille de route conforme aux revendications du peuple mais sans se départir de ses convictions propres quant au respect de la Constitution.
Ce respect nous paraît parfois surréaliste tant la situation est complexe et décalée par rapport aux exigences de la rue. Cette dernière, et malgré les tentatives de division, garde intacts son pacifisme, son unité des rangs et la clarté de ses objectifs. Les slogans, les écrits, les déclarations des manifestants ont montré un haut degré de maturité politique et un niveau d'instruction appréciable. La jeunesse, moteur de cette révolution, n'est plus celle de 1988. Elle sort des universités et possède à ce titre un minimum de «bagages» qui font qu'elle sait très bien ce qu'elle veut, comme elle sait aussi ce qu'elle ne veut pas. Les précédentes sorties des jeunes se soldaient par des destructions, des incendies, des courses-poursuites avec les policiers, etc. Ce furent des jacqueries et non des révolutions !
Les décideurs doivent comprendre cette réalité et revoir leurs fiches. C'est un mouvement nouveau et novateur. Il exige un traitement spécial et urgent. Le pouvoir a pris l'habitude de calmer les mécontents en déliant les cordons de la bourse. Des miettes, toujours des miettes, alors que le gros de l'argent public allait dans les poches d'une oligarchie prédatrice. Non, le mouvement du 22 février ne cédera pas et il ne reculera pas tant qu'il n'aura pas assuré un changement radical à tous les niveaux de la vie politique, économique et sociale.
Dès lors, le risque de violences émanant des masses est à écarter définitivement. Je ne dis pas qu'il est inexistant. Certaines divisions entretenues sur la toile et qui se caractérisent désormais par une radicalisation périlleuse sont porteuses de menaces pour l'unité des rangs mais, sur le terrain, la fraternité et les roses l'emportent. Reste l'armée. Jusqu'à présent, le «grabuge» a été intelligemment évité malgré les interventions musclées et les arrestations opérées par la police.
Ceci étant, le problème demeure entier et il faudra bien le résoudre. Nous voilà donc à un mois de la date fatidique du départ du pouvoir «constitutionnel» ayant remplacé Abdelaziz Bouteflika. Et toujours pas de vote. Qui pour succéder à Bensalah alors que la Constitution n'a rien prévu dans un cas pareil ? Encore une preuve de la nullité de ce texte pondu juste pour justifier le 5e mandat ! Le Conseil constitutionnel nous sort une prorogation du mandat de l'actuel chef d'Etat totalement fantaisiste. S'il a le droit d'invalider une élection, et c'est déjà la deuxième qu'il annule, il n'a pas à proposer de solutions hors Constitution. Puisque, comme son nom l'indique, il travaille, surveille, décide, autorise, interdit dans le cadre de la Constitution et non en dehors de celui-ci.
Nous allons donc être dans une «extraconstitutionnalité» imposée très bientôt. Et puisque nous y serons, pourquoi privilégier le maintien d'un Président qui n'aura désormais aucun mandat légal tout en étant massivement rejeté par le peuple et refuser la solution d'une direction collégiale de consensus présidant une courte période de transition qui se chargera de réunir les conditions d'un changement démocratique ? L'avantage d'une telle formule est qu'elle n'implique pas l'armée directement, éloignant donc le spectre soudanais, tout en offrant la garantie d'un pouvoir civil transitoire accepté par la majorité. Je crois que si nous devons prendre en considération les craintes — réelles — de l'armée, nous devons aussi rappeler que les gens ne sont pas sortis pour un simple changement de Président avec, en prime, une Constitution qui en fera d'emblée un nouveau Bouteflika !
Enfin, si le Soudan clignote en rouge, faisons attention au syndrome jaune français : les gilets de cette couleur inscrivent les dernières pages de leur épopée. Faute d'organisation interne, faute de représentation, faute d'un minimum d'unité idéologique et surtout, choix mortel de tourner en rond sans perspectives. Faisons gaffe ! Ça suffit avec un petit tour hebdomadaire et puis s'en vont ! Organisons-nous, donnons-nous les moyens d'imposer nos solutions sans l'aide de qui que ce soit, rendons à la politique et à la citoyenneté leurs lettres de noblesse afin que les militaires retournent à leurs casernes pour ne s'occuper que de leur mission constitutionnelle car, au final, c'est au peuple de mener sa révolution. En toute souveraineté !
P. S. : la diplomatie algérienne a connu la semaine dernière l'une des pages les plus sombres de son histoire. L'Arabie Saoudite semble avoir convoqué les pays arabes pour leur arracher un soutien à sa politique belliqueuse et criminelle au Yémen et pour les mobiliser contre l'Iran. Sans oublier les passages de la déclaration finale sur le Hizbollah, bien qu'il ne soit pas cité directement, et la Syrie. L'Iran est un pays ami et traditionnellement proche des thèses non alignées défendues par l'Algérie. Cette animosité n'a aucun sens. Elle répond à des agendas américain et saoudien. Elle ne sert nullement les intérêts de notre pays. Sur la Syrie, on ne comprend pas ce virage non plus puisque notre diplomatie se distinguait par son indépendance et qu'elle s'opposait aux thèses des financiers du terrorisme destructeur. Il n'y a pas longtemps, l'Algérie refusait de cautionner toutes ces lâchetés, même si les choses ont évolué dans le mauvais sens depuis les excuses présentées par M. Ouyahia suite au tifo de Aïn M'lila. A signaler la position courageuse de l'Irak qui a signifié qu'il n'avait pas été associé à la rédaction de l'acte final, accréditant la thèse que l'Arabie Saoudite a agi en tuteur...
J'ai l'habitude de crier «où es-tu Boumediène ?». Mais aujourd'hui, je me contenterai d'un : «où es-tu Lamamra ?»
M. F.
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