Les citoyens qui ont pris part, lundi, à la réunion du comité de la ville de Bab El Oued, à la salle Tamgout, ont imposé aux autorités locales de les écouter sur le problème de la promiscuité et du délabrement des bâtiments. L'APC était, en revanche, venue défendre son bilan, ce qu'elle n'a pu faire. Pour avoir ignoré ses principales préoccupations quotidiennes, les autorités centrales ou locales ont fini par perdre toute autorité sur une population livrée à elle-même. Cela s'est encore vérifié lundi, dans la commune de Bab El Oued, à l'occasion de la tenue du Comité de la ville (Coville) à la salle de cinéma Tamgout (ex-Plaza). A ce rendez-vous, il y avait des élus de l'APC, le wali délégué, Amar Zerfa, et environ 300 habitants de la commune, entre enseignants, cadres associatifs ou simples citoyens. La salle était archicomble. On s'installait comme on pouvait car les sièges étaient délabrés. Prévu à 14h, le Coville a été inauguré trois quart d'heure plus tard. Dès le départ, il était clair que la réunion n'allait pas se dérouler comme prévu. A la lecture des cinq points inscrits à l'ordre du jour (projets réalisés, projets en cours réalisation, projets en cours d'étude, situation financière de l'APC, mouvement associatif), des protestations venaient déjà de la salle. Les participants dénonçaient le contenu de cet ordre du jour, qui était fermé à tout enrichissement. Les organisateurs ont en effet oublié d'inviter les participants à proposer d'autres sujets à inscrire éventuellement sur la feuille de route de la rencontre. La suite était donc prévisible. «Nous sommes venus pour parler de logements et de la situation catastrophique dans laquelle se trouvent nos bâtiments ! Le reste vient après», lançaient à gorge déployée plusieurs citoyens. Leurs cris signifiaient qu'il y avait des priorités à définir dans l'action des autorités si elles veulent réellement s'occuper des problèmes des administrés. A la tribune, on a fait semblant de ne pas les entendre. L'attitude des responsables frisait le ridicule. Ils perdaient le contrôle de la situation sans en avoir conscience. Ainsi, à 14h45, les élus ont commencé un long exposé d'abord sur les projets réalisés par l'APC ou la wilaya au cours des exercices 2009 et 2010. Des gens, très déçus par la tournure des événements, ont préféré quitter les lieux en maugréant. «C'est une perte de temps !», dénonçaient-ils en sortant. A l'aide d'un data-show, montrant le maximum de photos possibles, les responsables locaux parlaient d'opérations réalisées à 100%, dans les secteurs de la voirie et de l'hydraulique, entre autres, précisant même les contreparties financières dépensées au centime près. Ils parlaient en français et donnaient dos à l'auditoire. La tension montait de plus en plus dans la salle. Les commentaires fusaient de partout. «Mais ils nous prennent pour des c... ! Nous n'avons que faire de leurs bilans chiffrés. Nous voulons qu'ils nous parlent de logements !», s'emportait un présent. D'autres allaient bientôt lui emboîter le pas. Les femmes, nombreuses à participer au Coville, incitaient les hommes à parler de leurs problèmes les plus urgents. «Vous n'allez pas quand même les laisser se ficher de nous comme ça. Parlez !», lançait une dame assise dans la première rangée, l'air renfrogné. Elle s'était levée et regardait la salle pour mieux galvaniser la foule. «Dites-nous plutôt pourquoi vous donnez des logements à des gens venus d'ailleurs, alors que nous, makayen wallou ! On n'est pas contre ces gens-là, mais il faut leur donner des logements dans leur wilaya !», répondait une voix anonyme du fond de la salle. Une voix qui ne manquait pas de bon sens. D'autres personnes quittaient encore l'endroit en maudissant les autorités. Au fil du temps, on ne s'entendait plus. Les invités n'écoutaient pas le discours des élus, qui tentaient de défendre leurs bilans, et ces derniers continuaient, de leur côté, d'ignorer superbement les appels de la population à parler plutôt de logements et de réhabilitation des bâtisses délabrées. Tout le monde s'est retrouvé dans l'impasse. Le wali délégué en pompier Au milieu de ce brouhaha grandissant, ce sont les citoyens qui ont eu le dernier mot. A 15h40, ils ont pu obtenir la suspension de l'exposé, long et plein de détails qui sont loin de concerner directement les familles souffrant de promiscuité dans les immeubles collectifs et qui parlaient de hogra dans l'affectation des logements sociaux locatifs. Une fois la communication des élus arrêtée, le wali délégué est intervenu en pompier. Amar Zerfa est officiellement en poste dans la circonscription administrative de Bab El Oued depuis le 5 octobre 2010. En prenant la parole, il a déclaré, à juste titre d'ailleurs, que la réunion avait pour objectif de se connaître. M. Zerfa participait pour la première fois à un regroupement d'une telle ampleur, dans cette commune, depuis son arrivée en ville. En parallèle, les citoyens se plaignaient du fait de ne pouvoir le rencontrer au siège de la circonscription administrative même durant les journées de visite parce que les employés se chargeaient de les renvoyer dès l'entrée. La raison ? «Ces gens-là sont des abonnés de l'APC et de la daïra. A chaque journée de réception, ils sont là !», a-t-on expliqué. Ainsi, la réunion du comité, c'était l'occasion ou jamais de se connaître, de mettre des noms sur des visages. Continuant sur sa lancée, le wali délégué a accordé des bons points à l'exécutif communal suite aux efforts déployés dans l'amélioration du cadre de vie des habitants, des efforts traduits en chiffres et en images dans l'exposé présenté en préliminaire au regroupement. Par la suite, il a cru bon faire une mise au point. «Je ne suis pas venu ici vous tenir un discours politique. Je suis venu pour entendre vos préoccupations. Je vous invite à discuter de vos problèmes dans le calme. Je vous demande de prendre la parole à tour de rôle et dans l'ordre», a dit M. Zerfa. Il était 15h50. Le «débat» Prendre la parole dans l'ordre, c'est juste une façon de parler. Car, dans la salle Tamgout, il n'y avait plus d'ordre qui tienne. Les personnes qui ont choisi de rester ont toutes quitté leur siège. Maintenant, elles forment un cercle autour de la table où se trouvent assis notamment le président de l'APC, Hacène Kettou, et le wali délégué. La mobilisation des agents de sécurité de la salle et des policiers afin de pousser l'assistance à regagner leurs places a échoué à plusieurs reprises. Au lieu de discuter des problèmes qui touchent la commune toute entière, comme le vieillissement du tissu urbain, le manque d'hygiène, l'insécurité (présence des gangs dans les quartiers), le chômage, l'informel, le manque de logements à distribuer... la rencontre s'est transformée en défouloir. Chaque intervenant évoquait son cas et s'adressait directement à M. Zerfa. En dehors du cercle, on a du mal à les entendre. L'un des premiers intervenants a été accueilli avec des insultes dans toute la salle, traité de harki. C'était quelqu'un qui se disait moudjahid… Sinon, le wali délégué a vu défiler devant lui une vingtaine de personnes, des jeunes comme des moins jeunes, qui ont pris la parole. Chacun d'eux est un cas social. Ceux ayant plus de 30 ans parlaient de chômage. En retour, ils demandaient du travail, c'est-à-dire une table au marché couvert. «L'APC m'a promis une table, mais jusqu'à présent, makayen wallou !», entendait-on très souvent. Les jeunes parlaient aussi de promiscuité. Ils décrivaient comment ils vivent, à douze ou à quinze membres, dans un seul appartement. «J'ai 27 ans. Depuis ma naissance, je n'ai rien et je n'ai rien obtenu de l'Etat. Trouvez-moi une solution», pestait un chômeur. Les plus âgés évoquaient l'absence de relogement qui a poussé les familles à vivre dans les caves des immeubles ou dans des extensions sur les terrasses. Ceux qui se disent au fait des affaires locales dénonçaient les affectations de logements décidées au profit de personnes n'ayant jamais habité Bab El Oued mais qui auraient présenté des dossiers contenant des papiers (résidences) achetés à 1000 DA l'unité. Ils disaient aussi tout le mal qu'ils pensaient du programme de recasement tracé par la wilaya et décidé par le gouvernement, à l'intention des familles occupant les baraques érigées dans les communes du centre-ville de la capitale. Qu'a répondu le wali délégué devant ce déluge de revendications ? Quand il ne prenait pas note sur son carnet, on le voyait souvent se gratter la tête.