Tout est grand au Sahar: les espaces, l´horizon, les dunes, le disque solaire, les oasis, les fresques du Tassili, les réserves d´hydrocarbures, les nappes phréatiques, les traces des pas des dromadaires sur le sable. Mais les problèmes aussi sont grands. Enormes. Gigantesques : la soif, la chaleur, les pénuries de tout, l´inflation, le manque d´eau, les coupures de l´électricité qui fait marcher les climatiseurs. Alors on y meurt ou on souffre dans l´indifférence. Quand on suffoque et qu´on étouffe et qu´on toussote et qu´on n´arrive plus à parler ou à se mouvoir, l´hôpital le plus proche se trouve à 500 kilomètres de là. Rien d´autre à faire que souffrir en silence. Un jour, un présentateur de télé française demandait à Théodore Monod à quoi il pensait quand il était dans le désert du Sahara. La réponse du philosophe était désarmante de simplicité: «Je pense à une bouteille de jus d´orange!». Les gens qui vivent dans le Grand Sud ont beau être habitués ou entraînés à supporter les dures conditions climatiques du désert, il n´en demeure pas moins qu´arrive toujours un moment où la patience a des limites, où la résistance humaine fléchit. Le plus désolant dans tout cela, c´est que les autorités restent sourdes à leurs doléances comme à leurs souffrances. Il ne reste alors aux habitants qu´un seul choix, celui des émeutes. En l´espace de quelques jours seulement, ce sont trois localités du Sud qui ont exprimé une colère qu´elles ne pouvaient plus contenir. Il y eut d´abord Djanet, dont la quiétude fut secouée par un orage violent et dont les habitations, les z´rabas, furent ravagées par des inondations. Et hier matin, en lisant la presse, on a appris ce qui s´est passé à Tamenrasset et Béchar Djedida. Pour beaucoup de gens, notamment les touristes occidentaux, Tamanrasset, c´est de la poésie à l´état pur, les veillées au sommet du Hoggar, les nuits à la belle étoile dans des sacs de couchage, les réveillons romantiques, mais on se demande toujours pourquoi la misère côtoie les envolées romanesques. Si tu vas à Tamenrasset, n´oublie pas de monter la-haut, à l´Askrem, cela vaut le déplacement et le coup d´oeil, mais rappelle-toi toujours que sous le calme olympien des Touareg peut couver la colère, et quand la coupe déborde, des édifices publics et des magasins peuvent être saccagés ou incendiés. Les motifs pour le faire sont nombreux: mal vie, chômage, malversation dans la distribution des logements, mais surtout une écoute insuffisante de la part des autorités locales ou nationales. Ce n´est pas parce qu´on est loin d´Alger qu´on est loin du seigneur et des princes qui gouvernent le pays. On apprend ainsi incidemment que tous les commerces situés sur la place du 1er Novembre ont été saccagés, et qu´un important dispositif de sécurité a protégé certains autres édifices. Le contraste vient de la proximité du nom du 1er Novembre avec la violence des heurts: le 1er Novembre appartient à tous les Algériens et les habitants de Tam ont raison de clamer et leur existence et leur ras-le-bol. Au sud-ouest du pays, c´est vers 22 heures, que la population excédée par les délestages d´électricité est sortie dans la rue pour dénoncer ce mépris devenu fréquent. Chaque année, en effet à la même date, des localités du Sud sont pénalisées par les coupures d´électricité, et rien n´est fait depuis plusieurs années pour apporter une solution à ce problème récurrent. D´In Salah à Bordj Badji Mokhtar, c´est la même rengaine qui revient, émeutes, heurts, échauffourées avec les forces de l´ordre, alors qu´il eût été plus simple de régler le problème à la racine.