Dix ans après la rencontre de Rome, les mêmes acteurs sont reconduits dans un décor nouveau. Lancée officiellement le 14 août, lors du discours prononcé par le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, devant les cadres de la nation, la campagne pour la paix et la réconciliation nationale fait depuis une dizaine de jours un brusque retour sur son cheminement, avec des coups d'oeil épisodiques, complices ou hostiles, à la rencontre de Rome, pacte concocté par huit formations politiques sous les auspices de la communauté de Sant'Egidio, et qui présageait de la première tentative de solutionner la crise algérienne. La «pax romana», organisée en janvier 1995, avait provoqué des réactions en chaîne de la part des autorités algériennes qui refusèrent l'offre de paix «globalement et dans le détail». Aujourd'hui, c'est le FFS qui rejette le projet de Charte pour la paix et la réconciliation nationale «globalement et dans le détail». Aït Ahmed utilise exactement les mêmes mots pour exprimer son refus du compromis trouvé par Bouteflika. Il y a quelques jours, lors d'un meeting d'explication de la Charte, le chef du gouvernement Ahmed Ouyahia lacère à pleins mots les signataires du contrat de Sant'Egidio, qu'il traite de «traîtres à la nation». Le lendemain, Louisa Hanoune, présidente du Parti des travailleurs, signataire, en 1995, du contrat romain, renvoie l'amabilité à son propriétaire: «C'est un langage excessif et non responsable et je ne pense pas qu'un Aït Ahmed ou un Mehri soient des traîtres». En fait, et au-delà de l'esprit de contradiction des uns et des autres, il faut considérer que le contrat de Sant'Egidio fait aujourd'hui de brusques retours à la surface, malgré tous les refoulements dont il a fait l'objet et toutes les occultations dont il a été la cible depuis dix ans. Un des détails les plus significatifs est la présence dans le débat sur le projet de Charte de presque tous les acteurs qui ont fait le contrat de Rome il y a dix ans. Organisée du 8 au 13 janvier 1995, la rencontre de Rome a été sanctionnée par une plate-forme qui redéfinissait cadres, valeurs et mesures qui pouvaient aboutir à une paix en Algérie. Au bas du document, on pouvait lire les noms de huit signataires: Ali Yahia Abdenour pour la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme, Abdelhamid Mehri pour le FLN, Hocine Aït Ahmed et Ahmed Djeddaï pour le FFS, Rabah Kébir et Anouar Haddam pour l'ex-FIS, Ahmed Ben Bella et Khaled Bensmaïn pour le MDA, Louisa Hanoune pour le PT, Abdellah Djaballah pour Ennahda (parti duquel il sera destitué avant de créer El Islah) et Ahmed Ben Mohamed pour Jazaïr musulmane contemporaine. Dix ans après, les mêmes acteurs sont là: il y a eu pourtant une autre reconfiguration. L'acteur principal de la pax algeriana de 2005 est le président Bouteflika lui-même. C'est lui le théoricien de cette initiative, l'initiateur, le concepteur et le chef d'orchestre. L'orchestre est tenu par les trois partis de la coalition présidentielle, le FLN, le MSP et le RND, et par d'autres partis comme El Islah, le PT. Le FLN, qui est passé d'un parti d'opposition (une prouesse exceptionnelle) sous Mehri à un rôle plus traditionnel de «parti du président» semble jouer les cartes maîtresses pour la réussite du projet. Abdelaziz Belkhadem détient pour ce faire carte blanche, et son voyage londonien où il a essayé de convaincre les anciens de l'ex-FIS, ainsi que ses liens privilégiés avec les chefs de l'ex-AIS en Algérie ou ceux de l'instance exécutive du parti dissous à l'étranger, lui permettent de larges manoeuvres au profit du président. Louisa Hanoune et Abdellah Djaballah «reconduisent» le contrat de Rome à leur manière. Tout comme Ahmed Ben Bella, qui occupe en fait une place inconfortable entre son amitié au président et son engagement pour la plate-forme de Rome. Mais, dirions-nous, à chacun sa propre exégèse du Coran...Ali Yahia Abdenour, toujours obsédé par l'épineux dossier des disparus, rejette le projet, le critique, le lacère en long et en large, et reprend à son compte les «vertes» formules de rejet employées par le pouvoir à l'endroit du contrat romain il y a dix ans. Hocine Aït Ahmed fait mieux que tout le monde: il rejette la paix qu'il n'a pas façonnée lui-même pour défendre sa paix à lui. Rejetant donc le projet de charte «globalement et dans le détail», il fait un clin d'oeil à Zeroual, à Attaf et aux décideurs de 1995, utilisateurs excessifs de la formule qui faisait florès à l'époque. Partisan d'un obstructionnisme politique outrancier, le chef du FFS rend ainsi la monnaie de la pièce reçue il y a dix ans. Rabah Kébir et Anouar Haddam sont toujours là, admis dans le «club des pacifiques». Aguerris, plus avisés des rouages politiques après des années passées dans les démocraties occidentales, les leaders du FIS font concession sur concession et abandonnent une à une leurs thèses devenues presque surannées aujourd'hui. Les sept mesures comprises dans la plate-forme de Rome ne sont plus, pour diverses raisons, à l'ordre du jour. Il s'agissait à l'époque, de la libération des responsables de l'ex-FIS et de tous les détenus politiques. Aujourd'hui, le seul dirigeant en prison est Ali Benhadj, mais son incarcération a été décidée pour d'autres motifs. Il s'agissait aussi de l'ouverture du champ politique et médiatique, la cessation de la torture, l'arrêt des exécutions des peines capitales (suspendues en fait depuis fin 1993, ndlr), la condamnation et l'appel à la cessation de s et des attentats contre les civils et la destruction des biens publics ainsi, enfin, que la constitution d'une commission d'enquête indépendante. Dix ans de recherche de paix contrariée ont poussé les uns et les autres à concéder sans broncher. Les mesures de l'offre de paix de Bouteflika n'arrangent pas, et uniquement, ceux qui pensent encore à un avenir politique. Pour les autres, il s'agit de mesures exceptionnellement courageuses (extinction des poursuites, lois amnistiantes, etc.) dans un contexte planétaire caractérisé par une guerre sans merci contre le terrorisme, et de ce fait, contre l'islamisme politique.