Ancien “émeutier” bien connu dans la région, le jeune Mani crie encore à la hogra pour avoir été violemment pris à partie par des policiers qu'il connaît fort bien. Sa famille a décidé de saisir le procureur de Tizi Ouzou. Comme beaucoup de jeunes de son âge, Lyès n'a pas de boulot et l'avenir plutôt sombre lui pèse sur les épaules. À dix-neuf ans, il n'a ni repère ni le moindre brin d'espoir. Au jour le jour, il vit de l'argent du parking, d'un trottoir à l'autre, au gré de l'humeur et du bon vouloir des automobilistes. Tout autour de la Cité du 20-Août, située au centre-ville de Tizi Ouzou et plus connue sous le nom de Cité Cnep, Lyès est plutôt connu des riverains, tout comme des policiers du quartier, car c'est le genre de “Gavroche” au cœur tendre, mais au tempérament de feu. À la Cité Cnep, l'un des bastions connus de la révolte du Printemps noir, Lyès est connu par les uns et fiché par les autres pour son audace et sa ténacité, mais aussi pour son caractère rebelle. Dans son univers, c'est plutôt “Mani” pour les copains du quartier comme pour les policiers du coin avec lesquels il n'a jamais été en odeur de sainteté, surtout depuis qu'il crachait du feu et dressait des barricades du temps où il était… émeutier ; un passé très récent qu'il ne renie pas d'ailleurs. “C'est vrai ! J'étais émeutier, car je n'ai jamais supporté l'injustice et la répression !”, dira Mani en hochant fièrement la tête et en bombant le torse. Gardien de parking en “temps de paix” et émeutier effréné en toute “manif” que ce soit, Mani s'efforce de jouer tantôt à l'ange gardien, tantôt au justicier sans peur et sans reproche. “Je ne suis pas un voyou !” Dans les fichiers de police, il est taxé de “hors-la-loi”, de garçon raté, voire même de toxicomane, mais Mani conteste un dossier aussi chargé. “De ma vie, je n'ai jamais pris d'alcool ni de cachets comme on veut bien le faire croire !”, nous dira-t-il. “Je vous le jure, et tous mes copains de quartier sont là pour témoigner, ce sont les policiers qui me traitent de voyou de “forte tête”, mais je suis un fils de famille. C'est vrai qu'il m'arrive de m'emporter face à tout ce qui est “hogra” et cela me porte préjudice”, affirme-t-il. Et d'ajouter : “L'autre jour, un policier en civil m'a provoqué au stade Polyvalent et je me suis bagarré avec lui, car je ne peux me soumettre devant n'importe quel dépassement, même si cela me coûte généralement très cher”, soupire Mani qui, d'un geste brutal, ôte son tee-shirt pour exhiber son corps plein de “bleus”, de griffures et d'écchymoses, lui qui a été passé à tabac, dit-il, par des policiers qui, selon lui, l'attendaient au tournant depuis bien longtemps déjà. Mani a vécu un cauchemar “Jeudi dernier, j'ai vécu un cauchemar invraisemblable. Vers 22h, je me trouvais un peu plus haut que la porte du centre-ville, lorsque je fus interpellé par un lieutenant de police en tenue, très connu à Tizi Ouzou pour sa haine viscérale pour les archs, dit-il. Comme je n'avais rien à me reprocher, je me suis dirigé vers lui et en une fraction de seconde, il se jeta sur moi pour me ceinturer, me jeter à même le sol et m'étrangler violemment, d'autant plus qu'il fut aidé dans sa tâche par des policiers en civil. Face à une telle férocité, j'ai gueulé de toutes mes forces pour tenter d'ameuter le quartier, mais d'autres policiers en civil arrivèrent de je ne sais où pour m'immobiliser et me rouer de coups. On dirait qu'ils avaient affaire à un terroriste notoire”, raconte Mani. Il fut encerclé de plusieurs Nissan, se souvient-il. “Direction El-Merdja, dira un policier à son collègue. On va t'écraser comme un moustique et tu verras ce qu'est la “redjla”, m'ont-ils dit”, précisera Mani qui sait pertinemment qu'El-Merdja est un coin isolé derrière la caserne militaire du Bordj, où il n'est pas toujours bon de s'aventurer, surtout la nuit. “C'était un véritable kidnapping et j'avoue que j'ai eu la frousse lorsqu'ils se sont acharnés sur moi à plusieurs pour me cogner avec un acharnement incroyable alors que je ne comprenais rien à un tel déferlement. Je n'ai rien fait, avais-je hurlé plusieurs fois dans la nuit, mais rien n'y fit”, se lamente Mani qui avoue avoir frôlé le pire lorsqu'un de ses agresseurs lui lancera : “Fais ta prière, nous allons te montrer ce que peut faire la Dawla !”, se rappelle Mani avant d'être finalement balancé par-dessus une Nissan pour être dirigé vers le commissariat central de Tizi Ouzou. “Mais pourquoi ne m'ont-ils pas emmené directement au commissariat ?”, s'interrogeait-il, hier encore. “Toujours est-il que j'étais à demi-sonné. J'ai profité de la grande descente du Lotissement Bouaziz pour ouvrir la portière arrière de la Nissan et me jeter à l'extérieur du véhicule, mais ils actionnèrent la marche-arrière et finirent par me rattraper au sommet de la côte à coups de poing”, dira Mani qui se souviendra de cet “accueil exceptionnel” au commissariat central. “J'ai reçu pleins d'insultes et de crachats. On dirait qu'ils avaient arrêté un gangster”, lancera-t-il amèrement. Il se souviendra de l'arrivée d'une ambulance de la Protection civile. “J'entendis dire un peu partout dans la salle d'attente : “Il est ivre mort et il a pris trop de cachets.” Mais je jure que je n'avais rien pris, même pas de “chemma”, car j'ai horreur de tout cela. J'étais tout simplement dans les pommes et j'avais la tête lourde, car j'avais reçu tant de coups que j'étais groggy”, dira encore Mani qui se souviendra que les copains de “la Cnep” sont arrivés finalement au commissariat et quelques vitres ont alors volé en éclats. “Encadrée de quelques copains du quartier, ma grand-mère est aussi arrivée au commissariat en hurlant de colère et d'indignation, mais j'avais peur aussi pour elle, car elle est âgée et surtout asthmatique”, précisera Mani. “Alors que d'autres copains du quartier affluaient vers le commissariat et que la tension monta d'un cran, ils ont fini par me transférer par ambulance vers l'hôpital Nédir-Mohamed avant que mes copains ne me dirigent vers la clinique Slimana pour me faire subir des radios et un téléthorax”, dira Mani qui se rappelle avoir été ensuite accompagné chez lui vers 23h30. “Ma mère était hors d'elle” “Dès qu'elle m'avait vu dans cet état lamentable, ma mère fut hors d'elle. Elle était scandalisée, puis elle paniqua car je me suis évanoui pour me retrouver encore une fois à l'hôpital, où je dus passer deux nuits affreuses au pavillon des urgences. Le lendemain, ma mère est allée se plaindre au commissariat, mais les policiers lui ont encore lancé que j'étais un drogué et un alcoolique, ce à quoi elle répliqua qu'elle était disposée à démontrer le contraire par des examens cliniques. Devant l'ampleur des dégâts, quelques policiers ont tenté de la faire raisonner tout en lui conseillant de régler l'affaire à l'amiable pour ne pas aggraver soi-disant ma situation en cas de dépôt de plainte”, affirmera Mani qui se déclare pourtant décidé à porter l'affaire devant la justice. “J'ai établi des certificats médicaux, des radios et des photos qui prouvent que j'ai subi de nombreuses blessures sur tout mon corps. J'ai confié tout le dossier à mon cousin qui est avocat et il s'est chargé de déposer plainte directement chez le procureur, au tribunal”, insistera Mani. “C'est vrai que le commissaire Boutamina de la PJ a finalement accepté le principe du dépôt de plainte auprès du commissariat, mais personnellement, je n'ai pas confiance en la police, car ils me détestent à mort. L'autre jour, ils ont massacré mon ami Massi (entendez par là Massinissa, Ndlr) qui est lui aussi gardien de parking et auquel on a reproché de dresser les jeunes du quartier contre le lancement des travaux de la nouvelle trémie alors que c'est faux, archifaux. Massi a déposé plainte, mais walou, rien du tout !”, racontera Mani. Et de lancer ironiquement : “Laâb H'mida, recham H'mida, fi qahwat H'mida.” “Ils sont capables de tout, même d'exterminer tous les jeunes qui leur tiennent tête. L'autre jour, ils m'ont poursuivi en pleine nuit pour me tirer trois balles dans l'obscurité. Il a fallu me sauver à travers le grand immeuble de la “Cnep” pour me réfugier au... 10e étage chez un ami qui a bien voulu m'ouvrir sa porte.” Et à Mani de désigner justement son ami sauveteur qui acquiesce à ses côtés alors que les membres du comité de quartier ont tenu à se solidariser avec Mani. “Nous ne faisons ni de la politique ni du tachwich”, disent-ils en brandissant une déclaration collective qu'ils avaient déjà remise à tous les organes de presse pour dénoncer ces “graves dérapages”. “C'est un acte citoyen que de dénoncer de tels agissements”, diront les membres du comité de quartier du 20-Avril. “De tels dépassements sont honteux et condamnables à plus d'un titre, car nous vivons en République démocratique et la loi ne doit pas être bafouée. La Kabylie a payé un lourd tribut pour lutter contre la répression et l'injustice. Nous disons basta, il y en a marre !”, lancera un membre de la délégation de la cité du 20-Août, l'air visiblement excédé. “À moins que l'on veuille encore attiser le feu dans la région !”, rétorquera un de ses compagnons, lui aussi désabusé et visiblement inquiet devant autant de dérapages et d'abus de pouvoir. De son côté, le commissaire de la police judiciaire de Tizi Ouzou, Chérif Boutamina, réfute catégoriquement les graves accusations de Mani. Pis, il crie à la manipulation car il estime qu'un tel scénario a été fabriqué de toutes pièces. “C'est un jeune drogué qui est connu de nos services”, dit-il. “Il a été tout simplement manipulé par des gens malintentionnés de la cité du 20-Août. La preuve est qu'il est revenu quelques jours après pour nous informer qu'il a été manipulé sous l'effet de cachets qu'on lui avait ingurgités”, nous dira le commissaire Boutamina. “D'ailleurs, je tiens à vous informer que ce jeune ne réside même pas à la cité du 20-Août, mais beaucoup plus loin, dans le quartier des Tours villas, appelé cité des 204-Logements. Ceci dit, nous avons reçu aussi sa mère et lui avons clairement signifié qu'elle était en droit de déposer plainte et que la justice fera nécessairement son travail, puisque le procureur est déjà au courant du dossier”, ajoutera le commissaire de la PJ de Tizi Ouzou. M. H.