Dans cet entretien , ce spécialiste souligne que l'université algérienne est en crise. Elle reste une fabrique de chômeurs. Il montre les raisons du déclin de notre système universitaire. Liberté : Comment voyez-vous l'état actuel de l'université algérienne du point de vue formation, et selon le niveau conformité avec les standards internationaux relatifs à l'enseignement supérieur ? M. Cherbal : Tout d'abord, je commencerai par dire que l'université algérienne vit une crise multidimensionnelle endémique depuis trois décennies. La crise de l'université algérienne est née en premier lieu de l'absence d'une politique de l'enseignement supérieur dans notre pays qui fixe les priorités et les missions de l'université en rapport avec les besoins sociaux, économiques et culturels de notre société. La seule et unique préoccupation des pouvoirs publics depuis un certain nombre d'années reste la gestion des flux d'étudiants qui est une conséquence de la massification de l'enseignement supérieur en Algérie. Depuis la réforme de l'enseignement supérieur de 1971 qui a été remise radicalement en cause au début des années 1980 sans aucune évaluation, l'université algérienne est restée orpheline à ce jour d'une vraie politique de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Avant d'aller plus loin, il faut rappeler le parcours de l'université algérienne depuis l'indépendance de notre pays en 1962 et donner une photographie complète de cette institution en l'an 2011. En effet, en 1962, l 'Algérie ne disposait que d'une seule université, héritage colonial et de deux petites annexes à Oran et Constantine. En 2010-2011, le réseau universitaire est constitué de 72 établissements localisés dans 43 wilayas et se répartissant selon le mode suivant : 36 universités, 15 centres universitaires, 16 écoles nationales supérieures, 5 écoles normales supérieures, et à qui il faut ajouter 10 écoles préparatoires et 2 écoles préparatoires intégrées, sans parler des établissements hors MESRS. La gratuité des études et la politique des œuvres universitaires de notre pays : la bourse octroyée à l'écrasante majorité des étudiants, l'hébergement en cité universitaire (52%) et le transport universitaire sont des caractéristiques spécifiques du système universitaire algérien. Il faut souligner aussi un fait important : de l'indépendance à l'an 2000, l'université algérienne a formé 500 000 diplômés. L'évolution des effectifs montre aussi le parcours exceptionnel de l'université algérienne. Les 503 étudiants de l'année 1953-1954 et les 2 750 étudiants de la rentrée 1962-1963 deviennent, à la rentrée 2010-2011, 1 250 310 étudiants encadrés par 40 137 enseignants dont 7 916 de rang magistral (professeurs et maîtres de conférence classe A). Le nombre d'enseignants universitaires passa de 1 854 en 1972-73 à 27 067 en 2005-06 et à 40 137 en 2010-2011. Pour revenir aux standards internationaux concernant l'enseignement supérieur (ratio d'encadrement, budget de formation des étudiants, gestion de l'université …), nous pouvons dire que l'université algérienne est loin de satisfaire à ces standards. Le ratio d'encadrement est d'un enseignant pour 28 étudiants, alors qu'il est d'un enseignant pour 15,6 étudiants dans les pays de l'OCDE. Cependant, il faut souligner que dans les filières de sciences sociales et humaines (sciences économiques, droit et langues) le ratio d'encadrement est dans certaines universités et centres universitaires de notre pays d'un enseignant pour 89 étudiants. Concernant le budget de formation pédagogique de l'étudiant, il est loin des normes internationales, il était de 3500 dollars par étudiant dans les années 1990. À titre de comparaison, nous pouvons citer les exemples suivants : le budget cumulé pour une formation universitaire graduée est de : 55 500 USD en Allemagne, 47 200 USD aux Pays Bas, 44 700 USD au Danemark, et 36800 USD en France. Aux USA, les frais d'inscription pour une année académique à l'université de Harvard ou au Carlyle College sont de 35 000 USD. Cette somme ne constitue que 16% du budget de formation par an et par étudiant au Carlyle College. La gestion de l'université algérienne est très loin aussi des normes universelles, et elle constitue à notre avis un élément clé de la crise de l'université algérienne. En effet, notre pays est l'un des derniers pays au monde où les responsables académiques (recteurs ou présidents d'université, doyens et chefs de département) ne sont pas élus par la communauté universitaire. Les responsables académiques de l'université algérienne sont toujours désignés par le pouvoir politique. Nous nous retrouvons dans une situation inédite en Algérie, c'est-à-dire les recteurs dans l'université algérienne représentent le pouvoir politique auprès de la communauté universitaire, alors que les recteurs élus (ou présidents d'université) dans la majorité des universités à travers le monde représentent la communauté universitaire auprès de leur pouvoir politique respectif. Cette situation a entraîné un profond désintérêt et une démobilisation de la communauté universitaire vis-à-vis des problèmes que vit l'université algérienne. Car seule l'élection des responsables académiques sur la base d'un programme (avec un seul mandat de trois ans) permettra de mobiliser la communauté universitaire et de l'impliquer au quotidien dans une gestion transparente et démocratique de l'université. Après de nombreux projets de réformes, l'université algérienne continue de se morfondre dans les profondeurs du classement. Quelles en sont les raisons ? Les différentes réformes initiées depuis 3 décennies n'ont pas mis l'université algérienne au cœur de la cité, c'est-à-dire en la plaçant comme une institution centrale et prioritaire dans la société, comme l'ont fait depuis un certain nombre d'années les bourgeoisies nationales des pays émergents comme la Chine, l'Inde, le Brésil, l'Iran, l'Afrique du Sud, la Turquie, le Chili, la Malaisie, l'Egypte … pour leurs universités respectives. Je cite ces pays car dans le classement de Shanghai de 2011, leurs universités figurent dans le classement des 500 premières universités dans le monde. Aucune université algérienne ne figure dans le classement de Shanghai. L'université, comme l'ensemble de la société continue de souffrir du départ de ses meilleurs éléments : or, on vient de mettre en place le système LMD... Comment faire pour encadrer le nouveau système (LMD) mis en place dernièrement et que doit-on faire de toute urgence pour relever le niveau de nos universités tout en les mettant en phase avec la réalité économique nationale et le marché de l'emploi ? Avant de parler du système d'enseignement classique et le système LMD, il faut dire que l'université algérienne a perdu sa fonction essentielle qui est la production du savoir, sa transmission et son application. Elle est devenue une machine à produire des chômeurs en raison de la politique néolibérale sauvage initiée par les pouvoirs publics à partir de 1979, suite à l'arrêt des investissements économiques et à la politique de destruction de l'industrie algérienne. Cette politique néolibérale sauvage a démantelé l'industrie algérienne dans les années 1990 et a entraîné la perte de centaines de milliers d'emplois ainsi que les débouchés pour les diplômés universitaires. La grève nationale du mouvement étudiant autonome algérien durant l'année académique 2010-2011 a montré la profondeur de la crise de l'université algérienne. Le système universitaire de notre pays est devenu crisogène. Cette grève a permis de recentrer le débat sur l'université algérienne sur 2 questions essentielles, en montrant que ce qui est fondamental ce n'est pas d'opposer le système d'enseignement classique (licence, ingéniorat, magister) au système LMD, ce n'est pas non plus un problème d'encadrement, mais c'est de se dire : quelle est la place de l'université dans la société algérienne du XXIe siècle ? Quelle université voulons-nous pour la société algérienne du XXIe siècle ? Les étudiants en grève ont proposé des états généraux de l'université qui permettraient de faire un diagnostic et un audit sans complaisance de l'état de l'université, d'évaluer toutes les réformes mises en place depuis 1971 et de sortir avec un programme et des tâches prioritaires pour refonder l'université algérienne et la replacer au centre de la cité, afin qu'elle contribue au développement économique, social et culturel de notre pays, c'est-à-dire au bien-être de la société algérienne du XXIe siècle. Les exemples des universités chinoises, indiennes et brésiliennes sont là pour nous montrer que c'est un projet possible et réalisable. La priorité et l'urgence à mon avis, c'est d'organiser les états généraux de l'université algérienne. D. Z. * Enseignant-chercheur Docteur d'Etat en génétique moléculaire Grade universitaire : maître de conférences “A” Membre associé de l'Association américaine pour la recherche sur le cancer (depuis mars 2008)