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Tizi Ouzou face à la bataille de la gestion de l'eau
Elle dispose d'énormes potentialités alors qu'une partie de la population a toujours soif
Publié dans Liberté le 01 - 09 - 2015

Si en général la saison estivale est synonyme de vacances, de repos et de loisirs, pour les habitants de nombreuses localités de la wilaya de Tizi Ouzou, elle n'est plutôt qu'une période de calvaire hydrique qui vient non seulement accentuer le malaise déjà provoqué par d'autres soucis quotidiens mais qui alimente les tensions et donne lieu à de récurrents mouvements de protestation et parfois même des conflits.
La région est réputée et classée "zone à haute potentialités hydriques". Un milliard de m3/an pour un volume mobilisé de 191 millions de m3, selon les données officielles. Ce qui représente 13%, soit un septième du patrimoine hydrique du pays, selon un document de l'APW rendu public l'année dernière. Pourtant, bien des populations continuent à subir les affres de la soif. On est, certes, loin des mouvements massifs de protestation déclenchés spontanément, durant l'été 2014, dans plus de la moitié des communes de la wilaya par des populations qui réclamaient l'eau potable, mais plusieurs localités ont encore, cet été, vécu des mouvements de protestation liés à la même revendication d'eau potable.
"Mon robinet a changé de vocation : durant tout l'été, il s'est transformé en porte manteau", ironise un habitant du village Ath Messaoud, dans la région de Tizi Gheniff, pour décrire l'ampleur du stress hydrique qui frappe sa région. Dans son village, le mulet et le jerricane ont toujours la cote. Le retour à la source est devenu inévitable. "Sinon, il faudrait débourser 1600 DA pour une citerne", renchérit un autre. Ne pouvant plus prendre leur mal en patience, les habitants du village ont décidé, le 16 août, de procéder, pendant cinq jours, à la fermeture des sièges de l'APC et de la daïra de Tizi Gheniff pour faire entendre leur... soif ! Ils emboîtent ainsi le pas aux habitants du village Tafoughalt, dans la commune d'Aït Yahia Moussa, qui ont déjà fermé, fin juillet, la RN25, reliant Drâa El-Mizan à Tizi Ouzou, pour exprimer leur ras-le-bol de ne recevoir de l'eau potable que deux heures dans la semaine depuis le début de cet été classé le plus chaud de ces 135 dernières années.
Le cycle des fermetures des institutions publiques, notamment les APC et les daïras, a commencé, à vrai dire, depuis le début de l'été. Début juillet, soit en plein mois de Ramadhan, les habitants du village Oumadhen-sur-mer se sont fait entendre en fermant le siège d'APC d'Azeffoun pour crier leur soif qui durait alors depuis déjà un mois. Depuis, les mouvements se suivent et se ressemblent. Plus récemment encore, c'était ceux du village Tassat, dans la commune de Boudjima, qui ont procédé à la fermeture du siège de la mairie durant deux jours pour réclamer l'alimentation de leur village en eau potable. Dans la commune d'Akerrou, les habitants du village Tifrit Nath El-Hadj n'étaient pas en reste. Une marche a été organisée vers le siège de la mairie pour exprimer, entre autres revendications, la réparation du réseau AEP.
Dans la région de Mâatkas, où l'ensemble des villages de Berkouka, qui compte 12 000 habitants, ont plusieurs fois crié leur soif durant l'été 2014 avant que leur problème ne soit donné comme définitivement réglé, des habitants sont récemment revenus à la charge. C'étaient ceux du village d'Ighil Takdhivine, qui ont procédé durant trois jours à la fermeture du CW128 pour, disaient-il, "dénoncer le problème d'eau potable qui persiste toujours malgré la construction d'un réservoir d'eau depuis plus de dix mois mais qui n'est toujours pas alimenté en eau." "Aujourd'hui encore, même si la situation d'alimentation en eau potable a connu une amélioration à Berkouka, ce problème d'alimentation du réservoir d'Ighil Takhdivine n'est toujours pas pris en charge. Dans ce village de 1125 habitants on recourt toujours au stockage d'eau car l'alimentation est très irrégulière", nous explique un de ses habitants, Rachid Ounnadi, qui met aussi l'accent sur un grave problème d'assainissement dans son village. Dans la région de Bouzeguène, à l'extrême est de la wilaya de Tizi Ouzou, la distribution de l'eau est passée, de l'aveu même du directeur de l'ADE, d'un jour sur trois à un jour sur douze. "Actuellement, à un jour sur vingt", rectifient des habitants de la région. "Mais c'est leur dernière année de calvaire puisque la chaîne de Boubhir, tout comme celle du flanc nord, seront bientôt fonctionnelle", assure le même responsable.

L'eau : source d'un conflit inédit à Illilten
Dans la commune d'Illilten, sur les extrêmes hauteurs de la wilaya de Tizi Ouzou, l'alimentation en eau potable a donné lieu à un conflit inédit entre deux villages. Le conflit oppose les deux villages Tifilkout et Azrou autour d'un captage d'eau de source. Un membre du comité de village, explique que "le conflit autour du captage des eaux des sources existe depuis plusieurs dizaines d'années, mais la tension est ravivée la semaine dernière suite au saccage du captage qui alimente les quatre villages Iguefilen, Azrou, Tifilkout et Taghzout."
Pour les habitants de Tifilkout, le saccage de ce captage, dont les dégâts sont estimés à un million de dinars, a été commis suite à leur décision de rompre le captage d'une source naturelle réalisé, disent-ils, "clandestinement" par le village voisin, Azrou, durant l'hiver dernier. Le comité de village Azrou considère, pour sa part, que "la décision de certains habitants du village Tifilkout de rompre une source naturelle qu'ils disent avoir été réalisée clandestinement est un acte de saccage fait par forfaiture". "La réalisation de ce captage a été décidée après l'écoulement du temps accordé à l'administration locale et de wilaya pour répondre à la plateforme de revendication déposée à l'APC d'Illilten et la daïra d'Iferhounène avec copie jointe à la direction de l'hydraulique et au wali de Tizi Ouzou depuis novembre 2014" explique le président du comité de village d'Azrou qui, au moment où le comité de village de Tifilkout appelle à la sagesse, ajoute que le terrain montagneux où se trouve la source et dont le village Tifilkout revendique la propriété "est un terrain domanial" et que "si on se réfère à l'histoire locale, le terrain en question appartient aux deux villages et cela peut se vérifier en consultant les sages et vieux du village et des villages voisins et aussi les archives de partage de 1906". Interrogé sur cette question, le directeur de l'Algérienne des eaux à Tizi Ouzou, Berzouk Ammar a expliqué que la société publique qu'il dirige "ne gère pas l'eau à Illilten". Il se rappelle, dit-il, qu'en 1994, il s'était rendu en tant qu'ingénieur pour tenter de trouver une solution au problème de l'eau dans la région mais qu'il fut confronté à l'hostilité des comités de village de la région.
L'eau à Tizi Ouzou : la situation vue par l'ADE
Pour le même directeur de l'ADE, Berzouk Ammar, le problème de l'eau à Tizi Ouzou se situe au niveau de sa distribution. "La bataille de la production est gagnée mais pas celle de la distribution", dit-il. Le besoin en eau potable de la wilaya est estimé à 230 000 m3/j alors que la production moyenne a atteint, selon le directeur de l'ADE, les 300 000 m3/j. De quoi satisfaire à plus de 100% les besoins de la région. Mais cependant, plusieurs localités continuent de souffrir le martyre.
Selon Berzouk Ammar "la wilaya dispose de 168 stations de pompage qui tournent H/24 produisant régulièrement environ 300 000 m3/j, ce qui est une quantité suffisante pour la population de la wilaya qui est estimée à 1,2 million d'habitants, mais en été la demande augmente sensiblement avec la hausse du besoin et l'accroissement du nombre de la population dû à l'arrivée des immigrés de l'extérieur et de l'intérieur du pays".
De l'aveu de son directeur qui préfère le langage de vérité à la langue de bois habituelle des responsable "l'ADE n'est pas en mesure de prendre en charge toute la demande actuelle, et ce pour des raisons diverses". Outre la vétusté de certaines canalisations qui engendrent des déperditions, le même responsable évoque aussi la situation induite par le vandalisme dont font régulièrement l'objet les infrastructures de l'ADE et surtout le piratage et donc le vol d'eau.
Près de la moitié de la population ne paye pas l'eau
La facture d'eau est pourtant la moins chère et donc la plus légère pour un ménage. Pourtant c'est celle qu'on ne paye pas le plus. Il faut savoir que le fichier de Sonelgaz compte 350 000 abonnés et on ne peut imaginer en 2015 qu'une habitation est équipée d'un compteur d'électricité et pas d'un autre d'eau. Mais malheureusement, l'ADE ne compte que 240 000 abonnés. La différence est donc de 110 000, et si chaque abonné manquant est une famille on se retrouvera avec 550 000 personnes, soit près de la moitié de la population qui consomme l'eau sans payer.
En tout cas, explique le directeur de l'ADE, sur le volume produit et facturé, nous n'encaissons que 40% et si on retient la moyenne de déperdition admise dans le monde, à savoir entre 15 et 20% on trouvera que chez nous ce sont 60% de la production qui se volatilisent dans la nature. "Dans ce taux, on inclut donc non seulement les déperditions dues à la vétusté des réseaux de distribution mais aussi le vol d'eau et les sabotages", dit-il en pointant du doigt le civisme du citoyen sans, toutefois, mentionner les institutions qui ne payent pas, elles aussi, leurs factures. "Et lorsqu'on sait que le prix du m3 est produit à 35 DA pour être revendu à environ 18 DA, ce n'est pas facile de se donner les moyens d'améliorer le service même si les chose sont quand même nettement meilleures comparativement aux années précédentes" note-t-il non sans souligner que la vraie solution est avant tout dans le civisme du citoyen. "Avoir réussi à installer un robinet dans chaque foyer, réaliser un réseau de 7000 kilomètres et une agence dans chaque daïra est déjà un pas importan" dit-il en soulignant que le vrai souci est comment pérenniser tout ce système.


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