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«Les Libyens ne veulent pas des islamistes»
Omar A. Abou Aich, ambassadeur d'Egypte en Algérie, à "Liberté"
Publié dans Liberté le 10 - 08 - 2017

Son Excellence, l'ambassadeur de la République arabe d'Egypte, Omar A. Abou Aich, qui nous a rendu une visite de courtoisie, mardi, s'est aimablement prêté au jeu des questions-réponses. En parfait francophone, il s'est exprimé sur des questions régionales de haute importance, telles que la crise libyenne ou celle encore avec le Qatar. La coopération bilatérale n'a pas été en reste, évidemment.
Liberté : Officiellement, l'Egypte tient un discours qui privilégie la solution politique de la crise libyenne. Mais sur le terrain, on constate qu'elle agit aussi militairement et soutient le maréchal Khalifa Haftar. N'est- ce pas là une démarche ambivalente ?
Omar A. Abou Aich : Ce n'est pas tout à fait le cas. Car nous travaillons en faveur d'une solution politique en Libye. Et il n'y a pas une grande différence entre ce qui se passe dans les coulisses et sur la scène publique. Avec l'Algérie, nous essayons de réunir les parties libyennes pour trouver un consensus politique inclusif. Cette semaine, nous avons pu réunir des Libyens de Misrata (ouest) et des membres des autorités libyennes parallèles de l'Est pour faire avancer tout le monde sur la même voie qui est celle d'un règlement politique de cette crise.
À un certain moment, notre vision en Egypte était d'emprunter deux voies parallèles qui se déroulent en même temps : la confrontation du terrorisme et en même temps la voie politique. L'Algérie, bien sûr, privilégie toujours, comme d'habitude, la voie politique et prenait en considération la question de la lutte contre le terrorisme. Donc, il y a eu une convergence. Mais comment faire ? Là, c'était un peu différent parce que la majorité qui était contre les institutions libyennes légitimes et reconnues, je parle des groupes terroristes, était à l'est de la Libye. La majorité islamiste qui était à Tripoli était avec le gouvernement légitime de l'époque (le Congrès national général dominé par la coalition de milices islamistes de Fajr Libya et issue de Misrata, ndlr). Il n'y avait pas de vrais dangers à cette époque (entre 2012 et 2014) pour l'Algérie. Les élections libyennes de 2012 ont montré que les Libyens, connus pour leur esprit modéré, ne veulent pas des islamistes qui n'ont pas de base militante. Mais les islamistes ne voulaient pas admettre cette défaite. C'était le cas en Egypte et en Tunisie où ils ont perdu la majorité. En Tunisie par exemple, ils savent qu'ils ne peuvent pas former la majorité. Mais en Libye, ils avaient leurs soutiens étrangers qui ont voulu les imposer dans le jeu politique. Je parle de pays comme le Qatar et la Turquie qui voulaient imposer les islamistes même contre la volonté du peuple. Des parties occidentales voulaient aussi qu'elles fassent partie du parapluie politique dans le cadre d'un gouvernement d'entente nationale.

Et vous pensez que l'accord conclu à Paris entre le chef du Gouvernement d'union nationale Fayez al-Serraj et le maréchal Khalifa Haftar tient la route et donnera les résultats escomptés ?
Il faut prendre en considération quelque chose de très important. Le Qatar soutenait beaucoup les islamistes en Libye alors qu'il n'a pas beaucoup d'intérêt dans ce pays, contrairement à nous l'Algérie et l'Egypte qui sommes des pays voisins. Mais qu'est-ce qu'un pays comme la Turquie ou le Qatar veulent faire en Libye ? Chaque fois qu'on arrive à débloquer le processus de dialogue politique inter-libyen, ces deux pays s'y immiscent pour créer des problèmes. Il a fallu mettre la pression au niveau régional et international, notamment au niveau de l'ONU, pour qu'ils arrêtent leurs interférences dans la crise libyenne, et cela s'est traduit sur le terrain par une baisse des violences en Libye. Il y a aussi un élément à retenir. Le chef du GNA, Fayez al-Serraj, a reçu des menaces de mort après sa rencontre avec le maréchal Khalifa Haftar à Abou Dhabi (Emirats arabes unis) pour ne pas répéter ce genre de rencontres. Maintenant, la rencontre de Paris a eu lieu parce que les menaces ont diminué, parce que le Qatar est dans une position qui le pousse à ne pas continuer à soutenir les parties islamistes en Libye. Il y a des conditions qui ont favorisé la relance du dialogue entre les deux hommes, donc entre les autorités de l'Est et celles de l'Ouest libyen. La réunion de Paris était un point positif parce qu'il a y a eu un accord qui fixe un calendrier pour la tenue d'une élection présidentielle et des législatives en mars 2018 et un agenda qui fixe aussi les actions à entreprendre pour une sortie de crise.
Mais l'implication de la Turquie en Libye pourrait s'expliquer par le nombre d'investissements qu'elle a fait dans ce pays...
Certes, la Turquie a investi en Libye, mais pas beaucoup. Et puis, on doit investir sur la paix et non sur le conflit et l'instabilité.
Justement, en évoquant le Qatar, comment et pourquoi l'Egypte s'est-elle rangée du côté de l'Arabie Saoudite pour sanctionner Doha ?
Cela fait une vingtaine d'années que l'Egypte a des problèmes avec le Qatar. Mais la situation s'est aggravée en 2011 et après l'élimination des Frères musulmans en 2013. La situation était très grave. Les Qataris sont responsables de plusieurs attaques terroristes en Egypte.
Nous avons des évidences. Ils sont responsables de beaucoup attentats dans plusieurs villes d'Egypte, que ce soit à l'est dans le Sinaï ou dans le sud du pays. Doha soutient de nombreux groupes terroristes, y compris à la frontière avec la bande de Ghaza où les terroristes utilisent les tunnels pour commettre des attaques dans le Sinaï. Nous concernant, nous avons rappelé notre ambassadeur à Doha depuis 2013 et nous avions signifié en même temps que le représentant diplomatique qatari au Caire était persona non grata. Mais il est resté en Egypte à titre de représentant permanent du Qatar au niveau de la Ligue arabe. Concernant les pays du Golfe, cela fait quelques années qu'ils ont interpellé le Qatar pour qu'il cesse son soutien aux terroristes et son ingérence dans les affaires internes de certains pays de la région. La nature des pays du Golfe est de ne pas étaler en public leurs différends. Donc, ils ont essayé de lui faire changer d'attitude et lui prendre une voie positive vis-à-vis de ses frères du Golfe.
La visite du président des Etats-Unis ne serait-elle pas derrière l'accélération du processus d'isolement du Qatar ?
C'est superficiel comme explication. Le problème avec les Qataris ont déjà commencé il y a des années. Avec les pays du Golfe, c'était en 2012 que la crise a atteint son paroxysme. Ils ont conclu un accord en 2013 qui a donné des résultats en 2014.
Mais le fait de demander au Qatar de revoir ses relations avec l'Iran ne relève-t-il pas de l'ingérence dans les affaires d'un Etat souverain ?
La question de la souveraineté n'est pas une question absolue. Il est connu qu'une fois qu'un Etat devient membre d'une organisation internationale ou régionale, il cède une partie de cette souveraineté et autonomie en faveur du groupe. Dans le jeu des relations internationales, en tant que pays membre d'une organisation quelconque, je ferai en sorte que les positions prises au sein de cette organisation deviennent progressivement des positions internes de mon propre Etat. Le Qatar fait partie de la Ligue arabe et du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Les membres du CCG se sont mis d'accord sur une position commune vis-à-vis des Iraniens. Donc, le Qatar ne pouvait pas faire autrement.

L'exclusion du Qatar du CCG n'est donc qu'une question de temps, même si les Emirats arabes unis affirment que la crise n'est pas à l'ordre du jour ?
Les pays du Golfe ont entrepris des démarches auprès du Qatar pour qu'il change d'attitude et qu'il arrête de financer les groupes islamistes. Ils vont par étape. Ils ont accepté la médiation koweïtienne. Cela prouve que ces pays ne veulent pas vraiment l'exclusion d'un pays frère, mais uniquement lui faire changer de conduite et comportement vis-à-vis des pays du Golfe et des autres pays dans la région et le monde arabe.
L. M. et S. A.-I.


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