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Les Algériens se souviennent
60 ans après les massacres du 8 mai 1945
Publié dans Liberté le 08 - 05 - 2005

La capitale des Hauts-Plateaux, Sétif, abrite, à partir d'aujourd'hui, les festivités officielles commémorant les évènements tragiques du 8 Mai 1945.
Sétif. Mardi 8 mai 1945. C'est jour de marché hebdomadaire. Il fait très beau et c'est le printemps. La ville est sujette à une certaine fébrilité. La France colonisatrice fête la célébration de l'armistice et la capitulation du nazisme.
Vers 8 h 30, une foule de citadins auxquels se mêlent des fellahs et des paysans venus faire leurs emplettes ainsi que des scouts musulmans entame une marche à partir de la gare ferroviaire pour se diriger vers le centre-ville, avenue Georges-Clémenceau. Marche silencieuse, disciplinée et pacifique revendiquant un peu de justice et de démocratie en signe de reconnaissance après le sacrifice des Algériens dans l'armée française au cours de la Seconde Guerre mondiale. On chante Min Djibalina, on exhibe des pancartes portant des slogans du genre “Libérez les leaders en prison”, “Démocratie pour tous” et “Vive la victoire des alliés”. Pour la première fois, le drapeau algérien est brandi. Lorsque cette foule arrive à hauteur du Café de France, un inspecteur de police lui tire dessus. D'autres coups de feu fusent de partout. Dans la mêlée, Saâl Bouzid, un scout de 22 ans, porteur de l'emblème national, s'écroule, touché à mort. C'est le premier martyr.
Le détonateur est enclenché. Des coups de feu partent de partout. La foule réagit dans l'anarchie et du sauve-qui-peut. C'est le massacre. La même nuit, dans les environ de Sétif, un engrenage macabre se déclencha. La répression est d'une atrocité extrême. Des Européens, dont des membres de leurs familles ont été tués, se font donner des armes et décident de se faire justice. Œil pour œil, dent pour dent. À Aïn Abessa, localité située à quelque 20 km au nord-ouest de Sétif, les gens approchés se souviennent encore, à l'instar de ceux des Beni Azziz, de Amoucha, de Belaâ, d'El-Eulma, de Aïn
El-Kébira et de Kherrata. Les zones rurales ont payé un lourd tribut, car confrontées au dénuement, à la misère et à l'exploitation des colons propriétaires terriens. Les évènements du 8 Mai 1945 creuseront davantage le fossé d'incompréhension et, quelque part, la Révolution du premier novembre 1954 a débuté dix années auparavant à Sétif. L'idée d'assimilation, d'intégration, d'égalité, d'un même collège avec les Européens s'estompe. Elle est dépassée. L'indépendance, avec tous les moyens que cela nécessitera, devient le seul mot d'ordre mobilisateur des masses. À Aïn Abessa, aâmi Haddad Med, 75 ans, et aâmi Nedjar Ali, 72 ans, avaient à l'époque 16 et 12 ans. Ils se souviennent comme si cela datait d'hier. Ils racontent aujourd'hui, la voix pleine d'émotion : “On était jeunes et analphabètes, mais on a senti que quelque chose de grave se déroulait. Le 3 mai, 16 personnes ont été embarquées dans un car vers le camp Fayard. Les soldats leur ont demandé de creuser leurs tombes avant de les exécuter.” Des familles entières ont fait l'objet d'exactions telles que les Masmoudi, Haddad, Nedjar, Faïdi, Amardjia, Laouameur, Debacha, Boudiar…, laissant de nombreux martyrs.
Les exécutions se faisaient aussi à la place du village comme celle des martyrs Mebacha et Belounis, amis de Ferhat Abbès, qui ont été pendus au mûrier centenaire de Aïn El-Fouara
Four crématoire à Guelma
Des témoins racontent qu'en ce temps-là, les nationalistes du PPA activaient sous le couvert des AML parce que leur parti était frappé d'interdiction. Il y avait eu déjà une première manifestation, une marche pacifique dans la ville de Guelma le 1er mai 1945, où les nationalistes demandaient, entre autres, la libération de Messali Hadj. Le tristement célèbre sous-préfet Achiary s'est distingué par son excès de zèle, leur demandant de ne plus faire de marche.
Les indépendantistes l'avaient averti que si le peuple marchait le 8 mai, ce ne serait pas de leur faute. Finalement, en fin d'après-midi, le feu vert a été transmis de Annaba aux chefs nationalistes et la marche a eu lieu. Il y avait des milliers de gens qui se sont regroupés sur les hauteurs de la ville de Guelma, au lieu-dit El-Karmette, conduits par Mabrouk Ourtsi, Smaïn Abda, Ahmed Ouartsi, Ali Abda et bien d'autres jeunes nationalistes. Le cortège s'ébranle vers 18 heures. Les manifestants prendront l'itinéraire suivant :
El-Karmette, rue d'Announa, rue Medjez-Amar, rue Saint-Louis (aujourd'hui SNP Abdelkrim), rue des Combattants (aujourd'hui rue 8-Mai-45). En arrivant au croisement de cette rue et celle de Sadi-Carnot (aujourd'hui, 1er-Novembre), les manifestants se retrouvent face aux gendarmes et aux policiers, commandés par André Achiary, chef d'orchestre de la mort. Il tire des coups de sommation puis donne le feu vert aux massacres, qui dureront des jours, voire des semaines à travers la région de Guelma. Mais, d'abord, après les tirs de sommation, un nationaliste, Abdallah Boumaza, dit Hamed, tombera sur place, tué par un policier, trois autres seront blessés.
Les jours suivants, les nationalistes seront emmenés un par un, regroupés en prison ou dans la caserne puis conduits dans l'un des lieux de massacres pour être fusillés.
Il faut dire que le 9 mai, les campagnards, ayant entendu qu'on tuait leurs frères de la ville, marcheront sur cette dernière, mais ils seront massacrés à leur tour.
Les lieux de massacres sont nombreux : la caserne parmi les ruines romaines, sous le pont de Millesimo (Belkheïr), à quelque trois kilomètres de Guelma ; Kef
El-Boumba, une pente escarpée à l'entrée du village d'Héliopolis, sur la route de Annaba. Dans ce village, le four à chaux de la carrière du délégué financier Lavie servira de four crématoire ; le Nadi, un local des scouts musulmans, où seront assassinés beaucoup de jeunes algériens ; la carrière, lieu se trouvant aujourd'hui près du carré des Martyrs ; la gare de Guelma, où beaucoup de cheminots algériens ont été exécutés, ainsi que beaucoup de passagers des trains y arrivant.
Des villages pilonnés
De l'atmosphère qui régnait à Collo la veille du 8 mai 1945, certains anciens du PPA se souviennent. À l'époque, les partis politiques et notamment le PPA étaient interdits et Messali El Hadj enfermé. Seuls les Amis du manifeste et de la liberté (AML) ) activaient. Si dans le comité central des AML (créé le 14 mars 1943 par Ferhat Abbès), presque toutes les formations politiques et organisations des Algériens musulmans étaient représentées assurant un certain équilibre, dans les sections de base, par contre, comme celle de Collo, on voit une grande influence des militants indépendantistes du PPA qui n'activaient sous la bannière des AML que pour contourner l'interdiction de l'activité politique décidée par la France et respecter une décision politique de leur direction.
Cette base, formée surtout de jeunes, a déjà commencé “à déborder les limites” de cette structure transpartisane et des tracts circulaient chez les “messalistes locaux” depuis le mois de mars 1945, appelant au refus de la citoyenneté française et à la revendication de la citoyenneté algérienne.
Sur les murs de la ville étaient placardés les appels de Roosvelt et de Churchill pour la liberté des peuples et leur émancipation. C'était pour le PPA local un défi à l'administration française et un signe de reconnaissance des Anglo-Saxons.
Du 1er au 7 mai 1945, trois importantes réunions du PPA local se sont déroulées dans la clandestinité aux lieux-dits Boussabhane, Tabana et Dambo dans le but de préparer la commémoration de la journée du 8 Mai. Etaient présents, selon Hocine Boubakour, l'un des acteurs principaux de cette journée toujours en vie, MM. Hioun (un dirigeant du PPA d'un certain âge à l'époque), Laâla Cherif, Saouli Bachir, Zighed Tayeb, Rouibah Tahar, Harkat Mustapha, Kezzar Mohamed, Boussaâdia Mohamed, Bourbia Fodil, notre témoin, et d'autres jeunes militants de la base.
Entre-temps, au niveau des AML, une réunion pour prendre position vis-à-vis du projet des messalistes s'est tenue dans le quartier populaire de Birkaïd, chez Mohamed Balahouane.
Lors de la réunion, un noyau s'alignera carrément sur les thèses des jeunes du PPA. Des témoins citent dans ce noyau Lamouchi, les frères Ghemired (Ali et Mokhtar), Hocine Touta, Allaoua Tabti et Laïd Stambouli (flambeau).
Le 8 mai 1945, une grande foule, formée de militants appartenant aux principales formations politiques nationales et de sympathisants, menée par les jeunes du PPA, assista aux côtés des Français et des représentants de l'administration coloniale au dépôt de gerbes de fleurs au monument des morts, situé en face du siège actuel de l'APC. Aux environs de 9 heures…
Au moment où on a commencé à entonner la Marseillaise, les Français étaient surpris par la fusion de Min Djibalina et des slogans indépendantistes de partout ainsi que de l'apparition, pour la première fois à Collo, de la première esquisse de l'emblème national aux quatre coins de la placette.
Les jeunes scouts musulmans, de passage dans les lieux vers la sortie de la ville, côté de Trik-Louis, se mêlèrent à la foule. S'ensuivit alors une intervention musclée des différents corps des services de sécurité présents à Collo. Les jeunes du PPA et les éléments du noyau des AML furent emprisonnés et torturés pendant plusieurs mois pour certains.
Collo à feu et à sang
Le mot d'ordre des colons et de l'armée, appelée en renfort, est significatif : “Collo à feu et à sang.”
Des doyens de Collo se souviennent toujours. L'après-midi du 8 mai 1945, et au moment où un couvre-feu de fait était instauré, une unité de la marine française, à partir de la rade de Ben Zouit, pilonna les quartiers arabes et les villages de Collo. Deux avions bombardèrent plusieurs quartiers, notamment celui de Boussebhane et Téléza. Pour M. Boubakour, “toute la France et ses alliés, les caïds et autres supplétifs se sont mis à la répression comme s'ils n'attendaient que cette occasion pour verser leur haine sur une jeunesse qui n'a fait que croire en des valeurs et des promesses occidentales”. La journée du 8 mai a fait quatre morts au sein de la population locale.
Plus tard, le 15 mai, avec la dissolution des AML, la répression s'est étendue à tous les responsables locaux de cette organisation qui n'ont pas rejoint les supplétifs dans la répression.
Le 20 mai, et sur instigation du maire de Collo, M. Devors, l'ensemble des Colliotes de l'école des indigènes inscrits au Cepe furent recalés. C'était une terrible répression qui s'est abattue sur une région qui sacralisait l'école. Parmi les recalés de cette année, on peut citer Ahmed Triki, un génie qui brilla plus tard par ses études post-universitaires en technologie en outre-mer, le Dr Lamine Khene, qui sera plus tard un des organisateurs de la santé de l'ALN et membre du gouvernement provisoire, et la poétesse et militante Colette Grégoire (Anna Greki).
Pour cette génération, notamment ceux qui ont pris part aux évènements, Novembre ne peut pas être réduit à un quelconque accident de l'histoire ou a une expression violente d'une quelconque idéologie ou croyance. C'est une étape déterminante dans un long processus d'aspiration ancestrale à la liberté et dans la lutte dans le cadre du mouvement national caractérisé par le multipartisme. Le tout, en parfaite harmonie avec l'évolution de la pensée et les faits politiques universels. C'est pour cela que cette page glorieuse de la lutte du peuple algérien doit être écrite tant qu'il reste encore, Dieu merci, quelques acteurs en vie.
F. B. A./ N. B. / M. K.


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