"On nous a demandé d'arrêter de travailler et en contrepartie, aucune mesure d'accompagnement pour nous aider n'a été prise, nous voulons des assurances", grogne-t-il. Sa Chevrolet qui avalait des centaines de kilomètres par jour est à l'arrêt. Son moteur n'a pas tourné depuis plus d'un mois. L'envie de toucher au volant lui brûle les mains. Depuis que la crise sanitaire a imposé sa loi, il se retrouve au chômage technique. Mohamed Languer, chauffeur de taxi sétifien est plongé dans le doute. Il est comme sur une voie de garage. "Jusqu'à quand ?", s'interroge-t-il. Mohamed fait partie des quatre mille taxieurs de la wilaya de Sétif qui du jour au lendemain voient le compteur de leur taxis remis à zéro. C'est l'une des professions les plus malmenée par le coronavirus. Dès les premières alertes, le gouvernement a décidé de suspendre les transports publics comme mesure de sécurité. S'ils comprennent la nécessité de mettre leurs véhicules au garage, les transporteurs sont désemparés. À mesure que le confinement dure, leur inquiétude progresse. L'adrénaline de la vitesse cède la place à l'angoisse du chômage et ses conséquences sociales. N'ayant pas travaillé depuis plus d'un mois , Mohamed Languer ne voit pas la sortie du tunnel. Il est dans le noir et le moral est à plat. Il redoute que la crise perdure mettant en difficulté sa situation sociale qui est déjà précaire. "Nous sommes dans l'expectative car nous ne savons même pas quand pourrions-nous reprendre du service. Nous sommes en train de puiser dans nos petites économies mais cela ne va pas durer longtemps", s'inquiète-t-il. Le mois de ramadhan arrive et ramène avec lui le poids des dépenses. Notre taxieur espère que les autorités concernées prennent des mesures spéciales pour alléger un tant soit peu son quotidien devenu intenable. "Nous attendons à ce que des mesures spéciales soient prises pour que nous puissions reprendre notre activité", implore-t-il. Un besoin pressant pour pouvoir subvenir aux urgences familiales, lui qui a à sa charge toute une famille à nourrir. Si la mesure de suspension des transports publics dure "je ne pourrais pas assurer le minimum pour mes enfants", craint-il. L'inconfortable situation dans laquelle est installée notre taxieur est emblématique du désarroi des taxieurs à l'échelle national. Certains d'entre eux commencent déjà à élever la voix pour réclamer des indemnisations. Ils estiment injuste que malgré l'arrêt forcé du travail, les frais de gestion du taxi dont le payement de la caisse d'assurance (CASNOS), les impôts et la location de la licence de taxi sont même maintenues. Des frais onéreux même en temps normal. "Nous puisons dans nos petites économies mais les caisses ne tiendront pas longtemps. À ce rythme nous seront poussés à faire la manche. Nous devons reprendre notre activité rapidement sinon... ", clame le taxieur sétifien. "Déjà qu'en temps de travail j'ai du mal à arrondir mes fins de mois", confesse-t-il. Si lui et ses collègues taxieurs ont compris la nécessité d'éteindre le moteur, il ne comprend pas pourquoi les autorités n'ont pas imaginé des mesures d'accompagnement. "On nous a demandé d'arrêter de travailler et en contrepartie, aucune mesure d'accompagnement pour nous aider n'a été prise, nous voulons des assurances", grogne-t-il. Il est d'autant plus en colère parce que des "clandestins" ont pris place et piqué le boulot. "Les arrêts des taxis sont souvent occupés par des clandestins dont certains sont des fonctionnaires auxquels l'Etat paye le salaire après leurs avoir demandé de rester à la maison", s'énerve-t-il. En concertation avec d'autres chauffeurs de taxis, Mohamed propose une reprise de travail accompagnée de mesures de sécurité. "Nous pouvons mettre en place une isolation entre le chauffeur et le client en installant une toile serrée, désinfecter à l'eau de javel les poignées des portières et la banquette avant la montée de chaque client", préconise-t-il. La situation commence sérieusement à peser sur le moral Mohamed Languer et de tous les taxieurs que compte le pays. Ils sont des dizaines de milliers qui se retrouvent du jour au lendemain propulsés dans l'incertitude. Leurs familles subissent de plein fouet cette crise sanitaire qui prend du coup une dimension sociale aussi menaçante. "Le stress a gagné même mon épouse, mes enfants et nos parents. Nous sommes pris entre le marteau et l'enclume ", déplore-t-il. Que faire pour éviter aux taxieurs un cauchemar social ? il faut peut-être s'inspirer de l'expérience appliquée dans d'autres pays. "Sous d'autres cieux, les taxis continuent à circuler tout en prenant leurs précautions d'hygiène, de désinfection et de distanciation sociale nécessaires", indique notre taxieur. Visiblement branché sur ce qui se fait ailleurs et appliquant les mesures alternatives mises en place pour pallier aux conséquences de la crise sanitaire, Ammi Mohamed juge qu'il est possible de reprendre le volant tout en s'adaptant à la conjoncture. "Au Canada et en Allemagne, les taxis roulent le plus normalement du monde, cependant ils prennent leurs précautions en n'embarquant que deux personnes au maximum et sur la banquette arrière", relève-t-il. Pas si évident. La mort dans l'âme, Ammi Mohamed et ses camarades taxieurs doivent prendre leur mal en patience. Il faut espérer que cette maudite pandémie disparaisse pour que le cortèges des "véhicules jaunes" puisse reprendre en enfin la route. En attendant, ils peuvent "tuer le temps" en réparant les pannes mécaniques et espérer que les chercheurs trouveront vite le remède au coronavirus.