Fils d'un électricien à qui il doit tout, Khaled, qui a donné une dimension universelle au rai, doit aussi son succès au regretté colonel Hocine Senouci. Le roi du rai évoque ici l'engagement de l'ancien patron de l'Oref en faveur de la jeunesse à une époque où celle-ci était poussée à la marge. Liberté : Le colonel Hocine Senouci est décédé le 23 juin dernier. Pouvez-vous nous parler de cette personnalité qui a propulsé la musique raï au-delà des frontières ? Khaled : C'est un homme de culture qui a donné son cœur pour la jeunesse et son âme pour la culture algérienne. Il s'est aussi investi pour moi et pour la musique raï. C'était un homme extraordinaire, il était comme un deuxième père. Il m'a marqué, car je l'ai connu quand j'étais jeune. À cette époque déjà, j'avais donné ma vie pour cette musique et je voulais partir ailleurs pour exporter la musique raï au-delà des frontières. Et dans les années 80, quand M. Senouci était directeur de l'Oref (Office Riadh El-Feth), il a eu l'idée de créer une industrie du disque comme cela se fait en Europe et aux Etats-Unis. Je l'admire pour cela. Il avait ce but de promouvoir les jeunes artistes parce qu'il a vu qu'il y avait des choses intéressantes dans le secteur musical algérien. Il voulait le développer et mettre en place cette industrie. Il rêvait d'avoir notre propre maison de disques en Algérie. Malheureusement, personne ne l'a compris ! Senouci est un grand monsieur. Il s'est battu pour l'émergence de notre culture, et disait à ses interlocuteurs : "C'est pour notre pays, réveillez-vous ! Pour l'aspect économique aussi, il fallait créer une industrie. Vous perdrez les jeunes qui veulent avancer." C'est un vrai patriote qui a donné son cœur pour l'Algérie. Il a également énormément contribué au lancement de votre carrière et celle de Safy Boutella avec l'album Kutché. Est-il possible de revenir sur cette belle aventure ? Il a choisi un artiste capable de partir loin, qui s'est fait un nom en Europe. Le "Colonel" (référence à Senouci) a repéré ce "petit Khaled" écouté à Oran, en Angleterre et en France, alors il s'est dit : "Il ne faut pas laisser ce talent mourir !" Il s'est énormément investi dans la production de Kutché, il ne voulait pas faire dans le "bricolage", mais dans le professionnel. Il disait : "Je vais mettre le paquet, je vais faire appel aux grands producteurs. Nous n'allons pas enregistrer des K7. Il faut te préparer à un nouveau monde et sois sérieux." Longtemps, je ne croyais plus en l'avenir, car la culture algérienne est enfermée chez nous. Je me suis dit : "Il n'y a pas de développement dans la musique, alors je ne pensais pas arriver où j'en suis maintenant." C'est Senouci qui m'a poussé à croire en moi-même, et j'ai cru en lui. Les artistes ont besoin d'être soutenus, accompagnés..., et c'est ce qu'il a fait malgré l'insuffisance des moyens. Après une longue discussion avec lui, il m'a présenté Safy Boutella, un grand connaisseur de jazz et de blues. Safy m'a demandé de lui faire découvrir la musique oranaise. Nous sommes alors partis à Oran où il a découvert l'histoire d'une musique ancienne délaissée. Nous avons préparé la maquette. Le producteur Martin Meissonier, qui a énormément travaillé avec les artistes africains, est venu chez moi à Oran, et il a assisté à un mariage où il a pu découvrir la musique algérienne. Alors, il a voulu la faire connaître dans le monde. Par la suite, Martin a trouvé un producteur de renom, comme il l'avait promis au "Colonel". Ce dernier avait besoin d'un million de francs (150 000 euros) et le producteur l'a aidé. À cet effet, nous avons terminé le projet avec Safy Boutella ainsi qu'avec Meissonier. Grâce au "Colonel", Kutché ne mourra jamais, il restera dans les annales.Par la suite, je suis parti pour la première fois en France, et c'est là que j'ai appris comment réaliser un album professionnel, qui change des enregistrements de K7. Dans un échange culturel avec le ministère de la Culture français, je me suis produit dans deux concerts, l'un à Bobigny et le deuxième à La Villette. À travers ce concert, Senouci voulait raconter l'histoire et l'évolution de la musique raï : commencer par el meddahate, la guesba avec cheikha Remitti, Raïna Raï avec la guitare électrique et moi pour boucler la boucle. Ce souvenir restera gravé dans ma mémoire jusqu'à la mort. Durant les années 80, il y a eu une explosion du raï. De nos jours, a-t-il gardé son aura d'antan ? L'explosion du raï a eu lieu avant les années 80. Il faut suivre l'évolution, il ne faut pas rester enfermé, sinon, on ne peut pas se vendre à l'international. Le showbiz est de suivre l'évolution du public. Chaque année, il y a un nouveau son qui émerge, et il faut s'adapter à la tendance du moment. Vous avez longtemps été victime de piratage... Où en êtes-vous aujourd'hui avec ce fléau ? Depuis des décennies, je me bats pour l'histoire des droits d'auteur avec l'Onda. Auparavant, des artistes étaient invités à l'étranger, et la Sacem ne savait pas à qui remettre les droits. Nous n'avions aucun droit ; les artistes se retrouvaient sans le sou à l'âge de la retraite. Depuis mes débuts à l'âge de 20 ans, je me bats pour mes droits. À l'époque, nous enregistrions et nous n'étions pas bien payés. Les éditeurs se faisaient de l'argent, et les artistes ne percevaient rien. Nous étions exploités sans le savoir. Je suis heureux qu'il y ait une évolution, comme l'opération "Halte au piratage" (2017). Nous sommes enfin entrés dans le système comme cela se fait partout dans le monde, à savoir le respect des artistes et la protection de leurs droits. Le jour du lancement de cette opération, il y avait une pyramide de CD piratés, et la majorité étaient ceux de mes chansons. À ce moment, j'étais comme un enfant, fier de voir la destruction de ces millions de disques. Aujourd'hui, je suis heureux de voir les instances concernées poser les yeux sur les artistes exploités. Le problème du piratage persiste, et je continuerai à me battre jusqu'à ce que cela cesse. De quelle manière avez-vous vécu le confinement ? En avez-vous profité pour la création d'un nouvel opus ? Je suis peiné par la situation actuelle due à la crise sanitaire. J'ai néanmoins essayé de mettre à profit cette période pour préparer un nouvel opus. Je l'ai réalisé pour mon public algérien et ceux du monde entier ayant souffert de cette pandémie. Avec le confinement, je me suis dit : il faut donner quelque chose pour semer un peu de bonheur. Alors, j'ai sorti le single Delali. J'avais fait les voix avant, et pendant le confinement, j'ai fait quelques retouches pour le mastering. Là, j'arrive à la fin. Pour suivre l'évolution musicale en Europe, avec ma maison de disques, nous avons fait appel à des artistes pour des featuring. Je n'ai pas encore de titre d'album, mais ce que je peux révéler, c'est que les textes seront dans les trois langues : arabe, français et anglais. Si Khaled n'était pas chanteur de raï, il serait quoi ? Comme tout Algérien, quand j'étais jeune, je travaillais pour aider mes parents. Mon père m'a appris beaucoup de choses. D'ailleurs, si je n'avais pas été chanteur, j'aurais fait le métier d'électricien comme mon père. Je l'accompagnais dans son travail et j'ai appris à faire de la plomberie et de la maçonnerie grâce à lui, et nous partions aussi à la pêche. J'ai également travaillé dans une bijouterie, la chaussure... Je me débrouillais comme je pouvais pour vivre. En été, mon plaisir pour gagner ma vie était de chanter dans les mariages.