Les immatriculations des véhicules qui se croisent en disent long sur l'éternelle attraction des côtes oranaises. On y voit ainsi presque la plupart des wilayas du grand Ouest. C'est la fin de la matinée par un jour de semaine, et le ton est donné dès le rond-point de la pêcherie d'Oran, avec le premier gros ralentissement de la circulation automobile en direction de la daïra de Aïn El-Turck. Il faut surtout rester calme, par 35°C, et ne pas être pressé comme certains automobilistes qui tentent de passer en force en débordant en seconde et troisième positions sur la route de la corniche. Les immatriculations des véhicules qui se croisent en disent long sur l'éternelle attraction des côtes oranaises : on y voit ainsi presque la plupart des wilayas du grand Ouest : 44, 49, 29, 38, 46, 14, etc. Constat annoncé par la Protection civile qui, depuis l'ouverture de la saison estivale seulement ce 15 août pour cause de Covid-19, fait part de plus de 2 millions d'estivants s'étant rendus sur les 30 plages autorisées à la baignade. Bousculade assurée... À Aïn El-Turck, la plage de Bouseville est déjà bondée, avec des alignements de parasols multicolores, collés les uns aux autres, empêchant de loin d'apercevoir ou deviner le moindre petit carré de sable. Deux jeunes hommes remontent de cette plage, bermuda sur les hanches, la peau pas encore hâlée par le soleil, attestant de leur séjour tout récent en bord de mer. À notre sollicitation sur leur ressenti de nouveaux estivants pour cette toute fraîche saison estivale, c'est d'abord un grand sourire qui nous est servi : "C'est très bien !... La mer est belle, on en avait besoin. Il y a du monde mais ‘maâlich', cela fait du bien après la situation de ces derniers mois." Même constat pour un père de famille s'en allant à la plage les Grandes Dunes, armé de sièges de plage et d'une glacière : "Les enfants sont restés enfermés pendant des mois, sans école, avec notre peur du virus, ils ont besoin comme nous de se défouler, de vivre un peu." Et d'ajouter : "Il y a du monde et aucune mesure sanitaire n'est respectée, mais on n'a pas le choix, il fait très chaud, il n'y a que ça, la mer pour supporter le tout !" Ce "tout", les Oranais et les estivants des autres wilayas de l'Ouest viennent quotidiennement l'oublier en s'offrant des journées de plage, les mieux nantis, des séjours au bord de la grande bleue. La ruée vers les plages ne se dément pas depuis le 15 août sur toute la corniche d'Oran. De manière frénétique, les estivants ont débarqué pour profiter au maximum de la réouverture des plages, des commerces. Et si le démarrage de la saison était très attendu par des centaines de familles, il était aussi et surtout très attendu par les commerçants saisonniers et les loueurs de tables et de parasols. Et il faut reconnaître que ces derniers n'ont pas fait dans le détail, imposant leur diktat aux vacanciers mais également aux responsables locaux. Par le passé, le phénomène de l'exploitation illicite des plages publiques, le non-respect des décrets limitant les surfaces exploitables avaient été combattus et dénoncés. Aujourd'hui, la situation d'épidémie et de confinement ayant impacté toutes les activités a libéré un nouvel état d'esprit. Celui de se dire : "On n'a pas pu travailler avant, maintenant on va se rattraper par tous les moyens." C'est ainsi que sur la plupart des plages libres d'accès, les "plagistes" occupent toute la plage, alignant, à un mètre à peine du bord de l'eau, leur matériel, imposant un tarif prohibitif de 1000 à 1200 DA pour la location de table et de chaises. Les vacanciers qui n'obtempèrent pas sont carrément repoussés derrière cette "barrière" n'ayant aucune visibilité de la mer pour surveiller leurs enfants. Les cas de mécontentement et d'accrochage sont légion, et les services de sécurité ont tenté de sévir. Les éléments des brigades de la gendarmerie passent et sévissent, mais face à la ruée des estivants et la présence des plagistes, c'est un éternel combat qui est mené chaque jour. De même pour faire respecter les mesures de distanciation physique sur les plages, c'est un pari impossible avec la surfréquentation du bord de mer. D'ailleurs, la Protection civile en rendant publiques ses statistiques confirme ce rush sur les plages, puisque depuis le 15 août, ses agents ont effectué plus de 205 interventions, sauvant de la noyade près de 80 personnes, avec 3 décès enregistrés jusqu'ici. Absence des "émigrés" Ailleurs sur d'autres plages très fréquentées, comme les Corales, Cap Falcon ou encore à Bomo Plage, des estivants font fi de toutes les mesures prudentielles et des efforts des agents de la Protection civile et des gendarmes pour sensibiliser les vacanciers au risque de propagation du coronavirus. "Oui nous savons, mais c'est impossible comme mesures quand vous êtes à la plage. Allah ghaleb", expliquent les plus conscients. Les sceptiques ou ceux qui sont dans le déni s'en moquent littéralement : "Makan walou... De toute façon, dès que les gendarmes partent, nous nous remettons comme nous étions." Les images partagées sur les réseaux sociaux attestent de ce rush sur les plages de la corniche, où parfois moins d'un mètre à peine sépare les parasols. Des familles, plus par un réflexe culturel, entourent leur emplacement avec des draps s'isolant du regard des autres. Il n'y a que certaines plages privées, exploitées par des complexes touristiques ou des hôtels, qui observent un peu la distance, mais pour ces professionnels du tourisme, le souci est ailleurs. Tous annoncent une année noire, une saison ratée. "Depuis le mois de mars nous n'avons pas travaillé. La saison est perdue, nous n'avons pas pu faire le plein, et les clients ne sont pas nombreux depuis la réouverture le 15 août", nous raconte une chargée des relations publiques d'un complexe disposant de deux plages privées. Parfois, ces plages étaient réservées aux seuls clients de l'hôtel, du complexe, mais cette année moyennant plus de 1200 DA par personne, 500 DA par enfant, les clients extérieurs à l'hôtel peuvent y avoir accès. Beaucoup de professionnels ont adopté cette formule, même si, nous dit-on, elle était pratiquée par d'autres les années passées. Et les tarifs de formules de séjour, week-end, à la semaine, ont explosé également sur toute la corniche. Ceux qui le peuvent pour se sentir plus à l'aise et ne pas devoir se "bagarrer" sur les plages, à cause de comportements indélicats de certains, feront cet effort financier pour une journée de plage. Entre accès à la plage, location de table et chaises, parking, c'est bien plus de 3000 DA qu'il faut payer. Mais cet été 2020, les clients habituels qui faisaient le bonheur des professionnels du tourisme, leur assurant des taux d'occupation maximum de leurs chambres et de leurs bungalows, sont absents pour cause de Covid-19. Ils, ce sont les émigrés, qui n'ont pu venir, avec l'absence de liaisons entre la France et l'Algérie, les réservations qui étaient déjà faites avant la pandémie sont tombées à l'eau... Les commerces aussi se ressentent de cette absence, d'ailleurs cela se remarque dans les rues d'Oran, il n'y a plus cet accent si particulier des émigrés ni leurs véhicules débarquant au port d'Oran, coffre et porte-bagages archipleins. Pour des hôteliers, même si la température laisse présager des "prolongations" jusqu'au mois de septembre, d'autant que la rentrée scolaire est programmée pour octobre, le compte final sera juste. "La situation est très difficile, nous avons résisté en mettant en congé les employés, pendant le confinement, il y a bien eu la prime Covid-19, mais cela reste insuffisant, 10 000 DA sur un salaire habituel de 50 000 DA, c'est trop peu et le manque à gagner est déjà bien là", dira l'une de nos interlocutrices. Cette saison tronquée 2020 sera à marquer d'une pierre noire, et les riverains des plages de Aïn El Turck, les Corales, eux, ont trouvé la parade au milieu de tout cela : aller à la mer de bon matin, avant le rush, et revenir vers 11h. En fin de journée, au moment où le soleil se couche, ces derniers à nouveau peuvent profiter de la mer, avoir la plage pour eux seuls, presque. Le couvre-feu de 23h sera une autre étape, un autre jeu de chat et la souris pour ne pas le respecter. Mais chaque jour qui passe, les vacanciers qui se tourneront encore pour longtemps vers la corniche, de manière égoïste et sans civisme, laissent derrière eux les traces de leur passage, immondices en tous genres à même le sable, ruinant un environnement et des lieux qu'ils aiment pourtant trouver le temps d'un été pas comme les autres. Reportage réalisé par : D. LOUKIL