, Un roman inclassable tant Gatore a innové par le fond surtout. Ce qui excite la curiosité, ce sont bien les personnages hétéroclites évoluant dans un univers en grande partie imaginé. Par le Passé devant soi, l'Afrique inaugure une ère nouvelle de l'écriture en général et du roman en particulier. Nous n'y retrouvons plus, mis à part le masque en tant que tradition africaine millénaire, nous ne retrouvons plus la linéarité des récits si chers aux lecteurs pour leur coloration populaire et les tranches de vie qu'ils rapportent. Pour un premier roman, le travail d'élaboration de Gilbert Gatore mérite toutes les louanges, surtout qu'il a innové dans un domaine qui s'est longtemps voulu traditionaliste. Des personnages hors du commun Une diversité de participants appartenant en majorité au règne animal. Des singes, des chauves-souris, des rats, araignées, tout ce qu'il y a de plus exécrable pour quelqu'un qui n'aime guère ces catégories animales qui peuplent l'univers romanesque de Gilbert Gatore qui l'a bâti en fonction de ses objectifs. C'est un univers romanesque élaboré en fonction de l'aspect physique du principal personnage, «Niko», qui est omniprésent à la manière d'un double du romancier qui nous fait visiter tous les recoins d'un espace peu commun. L'une de ses particularités est d'avoir une dentition monstrueuse et de vivre dans une grotte, mais une grotte qui s'ouvre sur d'immenses espaces à population animales, à singes majoritaires. On nous rapporte ce que nous avons nous-mêmes vérifié que «l'écriture éblouissante épouse les contours de rêves aux couleurs aussi violentes que sensuelles». On y découvre «des contes ancestraux où les hirondelles trop fières d'elles payent de leur vie les défis qu'elles lancent à de malheur eux crapauds». Uwitonze et Shema sont les personnages dominants et vivant dans un réduit surveillé par les singes. Les maisons y sont représentées par des tas de pierres et le village qui n'existe que dans l'esprit de Niko. Tout se situe sur une île, au sommet d'une colline et au milieu d'un lac. La vie qu'on a choisie à ces personnages est bizarre : les personnages restent muets et ne se communiquent pas. Tout visiteur étranger s'y trouveraient décontenancé. L'auteur a voulu aussi d'une présence magique par une source d'eau aux multiples vertus curatives et qui peut soigner même la crédulité. Un univers romanesque qui relève du fantastique La littérature fantastique ne date pas d'aujourd'hui. Elle a fait partie du paysage populaire depuis la création du conte relayé au siècle passé par les œuvres de fiction où toutes les situations et moyens sont possibles. La grotte, prédominante dans l'univers de ce roman est particulière par ses dimensions changeantes. On y entre en rampant comme les serpents. Et quiconque ose s'en approcher risque d'être aspiré et de disparaître. Seul Niko peut y entrer muni d'une torche qu'on lui avait confectionnée et devant laquelle toutes sortes de créatures prennent la fuite : des êtres étranges, démons, ombres qui avaient filé. C'est comme un objet, cette torche qui lui a permis de braver l'interdit en parcourant les recoins de la grotte qui s'ouvrent sur un espace immense dont la colline est le toit. Il l'a imaginé comme le début d'un chemin qui conduit vers d'autres mondes, allant jusqu'au delà des nuages. Ajoutez à ces phénomènes de pure invention, sinon de simulations de situations vécues, des vibrations en trois étapes qui indiquent : le repos, l'action, la méditation. Même les habitants sont apparentés à des bulles indicadrices de vie éphémère d'un Niko lui-même appelé ainsi pour signifier : le singe dont l'existence est précaire. Parmi ces personnages, il y a une personne de genre féminin d'un âge indéterminé qui est décrite de l'intérieur comme quelqu'un qui boit, mange, va au cours. Il s'agit probablement d'Isaro qu'on retrouve à la fin comme destinateur de lettres adressées aux parents. Des personnages qui ont fait partie de la vie de Niko, tel l'ancien instituteur venu tenter la transgression en rentrant dans la grotte où le singe est sans vie. De toutes les façons, Niko est dans la grotte comme occupant permanent qui ne sort que pour aller chercher à manger. Le passé devant soi, même s'il prend l'aspect d'un roman qui, de page en page, reste le déroulement de la vie dans ses différentes péripéties, mais c'est, en réalité, des chapelets de souvenirs qu'il nous fait revivre dans un style tout de même relevé. Des chapelets de souvenirs passent dans un ordre dont on ne dit pas qu'il y a une chronologie. Cependant, que de souvenirs lorsque cela s'est passé dans un Rwanda qui a subi des guerres civiles, luttes interethniques ayant entraîné des centaines de milliers, sinon des millions de victimes. «Que d'allusions à ces conflit meurtriers comme celui-ci : «Le groupe, solidement armé, décida de se trouver un nom. Les Sans souci, les Lions, les Engagés, les Ninjas, les Volontaire, les Léopards. Niko choisit les Engagés volontaire. Le groupe put alors commencer la chasse en chantant son nom sur un air que tous connaissent !» Si le roman fait de situations, événements, personnages, cosmopolites, paraît absurde, c'est parce qu'il reflète sans doute les conflits absurdes qui ont secoué le pays au point de l'empêcher d'évoluer, de s'occuper de la santé de chacun, comme Niko qui ne s'est pas occupé de ses dents. La numérotation des paragraphes et chapitres dont l'impression de lire un journal même s'il n'en est pas un. Boumediene Abed Le Passé devant soi, Gilbert Gatore, roman, 199 pages, ed Chihab, 2009.